Excelsior 10 février 1924


LE PASSAGE DE LA MADELEINE POSSÈDE QUELQUES BOUTIQUES DE MARCHANDS D'ARLEQUINS
Les hommes-sandwiches en sont les meilleurs clients.
Le marché du passage de la Madeleine offre le matin, de bonne heure, un mélancolique aspect. C'est que, non loin des étalages de légumes, de fruits, de boucherie, se trouve le quartier des marchandes d'arlequins.
Elles sont trois, réunies dans une allée où leur éventaire voisine avec la boutique du fripier et celle du tailleur à façon « pour dames et messieurs ». Singulières boutiques, qui donnent à ce coin de Paris l'aspect de ces ruelles de Londres chères à Dickens. Juchées sur de hauts tabourets, l'aiguille aux doigts, on aperçoit, pâlots sous des vêtements frileusement boutonnés, des apprenties pitoyables petites sœurs inconnues de David Copperfield.
Dès 9 heures, de pauvres hères viennent, timidement, acquérir les restes des repas servis la veille. Les plongeurs liquident aux vendeuses, qui se partagent une clientèle d'habitués, ces reliquats de nourriture. Ils constituent, suivant la tradition, leur « grate », leur bénéfice supplémentaire. Et l'on peut reconstituer parfois, suivant les petits tas posés sur les assiettes et versés, après acquisition, dans un bout de journal, ce qui fut le fin ou copieux menu bout de turbot sauce verte, peau de poulet salade russe du client sérieux.
Malgré tout, les affaires ne sont pas autrement brillantes. C'est du moins ce que m'a dit l'une des marchandes interrogées.
De beaux restes
Avant la guerre, on vendait bien davantage et, naturellement, meilleur marché; pour un sou, on avait un plat. Pourtant, nos prix deviennent abordables. La portion se vend de trois à vingt-cinq sous. Pour trois sous on n'a, bien entendu, que des légumes, restes de pot au feu, de pommes de terre ragoût, etc. La viande est forcément plus cher : inutile d'insister si on ne peut mettre dans les dix sous. Evidemment, quand les acheteuses sont des ménagères et qu'il y a des gosses, on fait des prix de famille. On sait ce que c'est que la misère on en voit assez. Mais la plupart de nos clients sont ces pauvres bonshommes qui baladent des pancartes, « les sandwiches », vous savez bien? Ceux-là, ils ne gagnent pas grand'chose, ils ont toujours l'air gelé et, au fond, ça les ennuie bien de manger froid. Alors, des fois, nous, sans rien dire, avant de l'envelopper, on leur met chauffer leur part. Seulement, n'est-ce pas, c'est une complaisance - il ne faudrait pas qu'ils s'habituent si on le fait, c'est qu'on veut bien.
Achetez-vous tout mélangé?
Non, pas tout; et puis, dès qu'on arrive, on fait un tri viande d'un côté, poisson de l'autre, légume à part, bien proprement. On ne peut pas se fâcher avec tout le monde, mais il faut avouer qu'il y a des plongeurs plus ou moins soigneux.
Un vieil homme approche, hésite, flaire longuement une assiette de choux de Bruxelles. - Quatre sous pour vous.
Un autre pose d'un geste las la pancarte qu'il promène pour le compte d'une dame extra-lucide et choisit, après réflexion, une part d'abatis. - Cinquante centimes.
Cependant qu'elle rend la monnaie, la commerçante continue:
Autrefois, les domestiques de grandes maisons et les cuisinières bourgeoises nous vendaient des reliefs bien convenables. Ce n'est plus guère possible à présent; partout on se restreint, vous comprenez? Le monde mange moins.
Elle soupire et ajoute comme pour elle- même :
Ou, plutôt, ce ne sont plus les mêmes qui mangent beaucoup.
Huguette GARNIER.

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