| Le Journal des Débats - 29 novembre 1925 |
ANNIVERSAIRE
En 1897, une jeune fille, licenciée ès lettres et docteur en droit, Mlle Jeanne Chauvin, demandait la permission de prêter serment.
C'était la première fois que le cas se présentait. Le Palais s'en émut, la presse s'empara de cet excellent fait divers et, le 30 novembre 1897, un arrêt, longuement et médiocrement motivé, déclarait que la femme ne pouvait accéder à la profession d'avocat. On lui accordait le droit d'acquérir des diplômes, mais on lui refusait d'en utiliser les prérogatives.
M. Glasson, professeur éminent de la Faculté de Droit, critiqua vivement la doctrine de l'arrêt.
La justesse de ses raisons affermit en leur opinion ceux qui partageaient ses idées et entraîna les indécis. «N'est-il pas naturel, disait-il, d'ouvir à ces femmes, dont le nombre sera toujours limité, les professions les plus relevées et, entre toutes, en est-il de plus honorable que celle d'avocat ?»
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Les femmes n'étaient-elles pas déjà admises au barreau en Norvège, en Suède, en Suisse, aux Etats-Unis, au Mexique, aux Indes et en bien d'autres pays? Quelques mois après l'arrêt, MM. Léon Bourgeois, Deschanel, Poincaré déposèrent une proposition tendant à permettre aux femmes d'exercer la profession d'avocat. Mais ce fut à la législature suivante que revint sinon l'initiative du moins l'honneur d'avoir fait yoter la loi.
M. Viviani, après une brillante défense de son projet, fit voter, le 30 juin 1899, la loi dont nous bénéficions aujourd'hui.
La Chambre s'égaya quelque peu ce jour-là. On soupçonna M. Périer de Larsan d'être une victime du sexe faible tant, dans sa rancune, il mit d'ardeur à combattre ce projet.
Il fit valoir parmi ses motifs l'influence possible de la femme avocate sur les juges, il évoqua, devant ses collègues un peu surpris, le souvenir de la plaidoirie suggestive et troublante de Phryné devant l'aréopage. Alors, avait répondu M. Viviani, il faut empêcher la femme d'être plaideuse, car dans une plaidoirie prononcée hors de l'audience elle pourrait être autrement dangereuse que ne le sera la femme devant le tribunal. Des difficultés apparentes effrayèrent un moment les esprits.
On sait que d'après la loi du 22 ventôse an XII, les avocats sont appelés en l'absence de suppléants à remplacer les juges, les commissaires du gouvernement et leurs substituts. Comment admettre qu'une femme puisse être magistrat?
M. Viviani, pour sa part, n'y voyait pas d'inconvénients car, selon lui, il suffisait de posséder ses droits civiques, mais pour gagner ses collègues à la cause, il fut décidé qu'il y aurait dérogation pour la femme avocat.
Mais, disaient encore quelques-uns, on crée une nouvelle catégorie d'avocats qui n'ont pas toutes les prérogatives de leurs confrères masculins. A cet argument, il était facile de répondre les mineurs, en effet, et même les majeurs de moins de vingt-cinq ans peuvent être avocats et n'ont pas, cependant, le droit d'être juges.
Enfin, la question se posait de savoir comment on concilierait les droits de l'autorité maritale et les droits de la femme qui serait admise à plaider ?
On trouva un terrain d'entente: la femme aurait à se munir de l'autorisation de son mari, générale et révocable.
Avec une majorité de 237 voix, 312, ayant voté pour et 160 contre, la loi fut votée. Le 27 juin 1899, une commission de sénateurs examina la proposition de loi, avec M. Tillaye comme rapporteur.
Le Sénat fut d'une réserve convenant à sa gravité; il se montra plein d'aménité pour la femme, et M. Tillaye, envisageant les conséquences d'une pareille innovation, prédisait que la présence d'une femme à la barre ne pourrait qu'augmenter la courtoisie réciproque des débats d'audience.
La profession d'avocat, dit-il, est, à coup sûr, l'une des plus belles et des plus enviées, mais elle n'est point pourtant une royauté au profit de laquelle faille ressusciter la loi salique. 172 voix se rangèrent à cette opinion, contre 34 boudeurs.
Le 1 décembre 1900, la loi était promulguée.
On s'attendait à ce que Mlle Chauvin prêtât serment la première, mais ce fut Mme Petit qui, vingt-quatre heures après la promulgation de la loi, jura de défendre la veuve et l'orphelin devant une nombreuse assistance de curieux.
Mme Marguerite Durand, grâce à son journal La Fronde et à son inlassable activité, contribua pour une large part à faire prendre en considération le mouvement féminin. Elle a bien voulu nous communiquer les articles qui parurent alors dans les jouranux les plus divers.
Cette lecture ne manqua pas d'être divertissante. «L'Ordre a vécu, écrivait le Matin; il meurt par les femmes. C'est une consolation: il sera mort en beauté.» «L'autorisation légale qui va être donnée aux femmes de remplir le rôle d'avocat menace de rester bien platonique», lit-on dans un autre journal. Or, c'est cent trente-sept avocates que le Conseil municipal a convié pour fêter ce vingt-cinquième anniversaire.
Les journalistes de 1900 auraient mieux fait de ne pas prophétiser.
Les avocats qui, parfois, savent se taire, eurent presque tous la sagesse de ne pas répondre aux interviews, ménageant ainsi l'avenir.
Me Henri-Robert fut un des rares à livrer sa pensée sans restriction. «Je suis, disait-il en 1900, partisan de toutes les libertés; tout le monde a le droit de gagner sa vie, y compris la femme avocat. »
Les avocates n'ont pas oublié cet accueil. Enfin, Marcel Prévost écrivait à ce moment une courte nouvelle: "Maîtresse Lecointe", dernier chapitre des mémoires d'une avocate au vingtième siècle, qu'il datait de 1933.
Combien d'avocates ont pensé ce que Marcel Prévost met sous la plume de cette jeune fille après treize ans de Palais?
«Ce que l'usure du temps avait ôté aux âmes masculines, je savais bien que nos âmes de femmes l'apportaient intact.» C'est l'illusion, l'ardeur, la conviction.
Marcel Prévost savait que la femme, pétrie pour le sacrifice, ne regrette jamais l'effort; il avait prévu que les Me Lecointe, avocates de 1925 ou de 1933, conclueraient comme son héroïne: «Ma tâche terminée, je n'ai pas de regret d'avoir persévéré jusqu'à la fin. »
JEANNE LOVITON.
