La Justice - 29 novembre 1925


La Justice 1925 11 26 01 01 les évènements en Chine

Les événements de Chine

L'agitation au sujet de l'affaire de Shanghaï s'étant calmée, en Chine comme hors de Chine, on peut se risquer à donner une vue d'ensemble des événements. Bien des choses y sont encore obscures, mais les faits essentiels semblent suffisamment établis.

Le 30 mai, une foule d'étudiants chinois, au cours d'une manifestation pour protester contre la mort d'un ouvrier dans une fabrique japonaise, enfreignirent les ordonnances de la municipalité internationale de Shanghai et menacèrent de pénétrer dans un poste de police. La police tira. Elle avait des instructions précises: s'il y avait lieu de tirer, il fallait tirer de manière à tuer (déposition de l'officier anglais ayant commandé le feu). Onze Chinois, manifestants et passants, furent tués et plusieurs blessés. La grève générale fut déclarée à Shanghai et pendant quelques jours 250.000 ouvriers y prirent part. Les marchandises anglaises et japonaises furent boycottées. Les autorités de la concession appelèrent des vaisseaux de guerre étrangers, firent débarquer l'infanterie de marine, et mirent sur pied la milice européenne.
Une émotion intense se propagea immédiatement à travers la Chine entière. Dans toutes les grandes villes, il y eut des manifestations, en général menées par des étudiants, réclamant des réparations pour l'affaire de Shanghai, et surtout la révision des traités qui, à bien des égards, font de la Chine un pays sujet.


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A Shanghai, la lie de la population s'en mêla un moment. Au cours de la répression, la police tua encore plusieurs Chinois. Le 2 juin, un soldat américain fut blessé et il s'ensuivit une bataille de rue. Après cela, la situation à Shanghai se calma graduellement. Mais 150.000 ouvriers restèrent en grève jusqu'à la fin d'août, paralysant en particulier le commerce maritime anglais et japonais.

A Hankow, le 11 juin, une foule qui n'était pas formée d'étudiants ni menée par eux, excitée par une dispute entre des ouvriers et une compagnie anglaise, détruisit des boutiques japonaises et battit plusieurs Japonais, dont un mourut. Quand la foule pénétra dans la concession anglaise, les troupes étrangères firent feu et tuèrent huit Chinois.

Le 18 juin, la grève commençait à Hong-Kong et le 21 à Shameen, la petite lle qui forme la concession étrangère de Canton. Le 23, un cortège d'étudiants, d'ouvriers et de soldats défila en face de l'ile. Les autorités étrangères avaient placé leurs troupes comme s'il devait y avoir bataille. Un coup de feu, puis un second, partit on ne saura probablement jamais d'où. Un Russe aurait plus tard déclaré que lui-même et un compatriote avaient tiré les premiers coups. Les soldats européens, d'une part, les cadets d'une école militaire chinoise, de l'autre, ouvrirent le feu. Du côté européen, il y eut un mort, un civil français. Mais les soldats européens, barricadés dans les règles et se servant de mitrailleuses, avaient un avantage incontestable: ils tuèrent environ soixante dix Chinois, la plupart parmi les manifestants non armés ou les passants,
Il n'y eut de morts que dans ces trois échauffourées de Shanghal, Hankow et Canton. Il n'y a pas de rapport officiel des pertes de part et d'autre, mais il semble résulter des comptes rendus dans les journaux qu'il y eut au total un Européen et un Japonais tués, et environ cent Chinois. Le pire, ce fut la mentalité de guerre qui prit possession de tous les esprits. Naturellement, chaque côté rejetait sur l'autre la responsabilité entière pour chacun des incidents. Les Chinois exagérèrent à l'infini les «massacres» commis par les étrangers, et la presse chinoise se remplit de récits fantastiques des «cruautés anglaises». Les étrangers en Chine, tout en s'exprimant en termes plus mesurés, ne se laissèrent pas moins aller à une panique ridicule. La presse européenne en Chine et les agences télégraphiques eurent recours aux déformations d'une grande guerre, On exagéra en les isolant les déclarations patriotiques du géneral chretien Feng Yu-hsiang, quand il s'affirmait prêt à mourir en combattant pour sa patrie, Mais la falsification principale de la réalité ce fut d'accuser tout le mouvement d'être bolcheviste.

Tous les Chinois sont quelque peu pro-russes depuis une ou deux années, parce que la Russie a renoncé à l'extra-territorialité et autres privilèges des étrangers. Mais cette affection pour la Russie est pleine de réserves, car l'on craint l'envahissement moscovite en Mongolie et Mandchourie, et surtout les Chinois, anxieux de développer une industrie moderne, ne veulent pas laisser les doctrines communistes (ni même socialistes), pénétrer dans leur pays. A part quelques intellectuels, une seule région de la Chine possède un parti politique nettement pro-russe; c'est Canton. Là, l'extrême-gauche du parti de Sun Yat Sen a fait cause commune avec la Russie et, grâce à l'appui des bolchévistes, a réussi le 24 août un coup d'Etat par lequel elle s'est assuré le pouvoir à Canton; mais il est de toute importance de remarquer que les hommes du coup d'Etat n'ont pas introduit le régime des soviets, ni aucune mesure communiste; ils ne sont «rouges» que parce qu'ils sont les alliés des bolcheviks... jusqu'à nouvel avis.

Tandis que les commerçants et autres particuliers européens réclamaient à grands cris l'intervention armée des puissances contre le bolchevisme et la «xénophobie» des Chinois, deux actes des autorités étrangères en Chine indiquaient nettement que cette attitude ne pouvait être maintenue.
Dès le 11 juin, le tribunal de la concession internationale à Shanghai, après cinq jours de débats, rendait son jugement sur le cas des étudiants arrêtés pour avoir pris part à la manifestation du 30 mai. Tous furent relâchés, sans amende ni condamnation aucune, la cour déclarant qu'ils n'avaient pas eu l'intention de causer une émeute.
Les légations étrangères à Pékin envoyèrent à Shanghaï dès le début de juin une commission d'enquête. Quand le rapport fut prêt, des indiscrétions révèlent qu'il contenait une assez forte critique de la municipalité internationale de Shanghai. Ce rapport n'a jamais vu le jour, ce qui confirme la rumeur jusqu'à la rendre certaine.
Le bourrage de crâne sur la xénophobie des Chinois, fabriqué dans les concessions étrangères par des esprits en retard de cinquante ans, a paru un moment impressionner les gouvernements et la presse en Europe. Mais cela n'a pas duré. Les grands chefs du commerce et de la finance à Shanghaï et en Angleterre, plus instruits que leurs subordonnés, ont reconnu l'erreur de cette attitude, et le ton des grands journaux et des chancelleries s'est beaucoup adouci.

Le 14 août, le Times » de Londres écrivait :
«Des organisations bolcheviques ont profité du mouvement et le stimulent là où ils peuvent, spécialement à Canton. Mais le mouvement n'est pas spécifiquement bolchevique. C'est quelque chose de plus vaste et de plus réellement chinois.»
Le 31 août, la Chambre de commerce britannique de Shanghai se déclarait favorable à la participation des Chinois au gouvernement de la concession internationale et à la reddition aux autorités chinoises du pouvoir judiciaire sur les habitants chinois de la concession.
Le 4 septembre, les puissances, répondant enfin à une note chinoise du 24 juin, consentaient à discuter l'autonomie douanière de la Chine à la prochaine conférence sur les tarifs, et à mettre sur pied la commission pour l'étude des moyens d'abolir l'extra-territorialité, commission instituée en principe en 1922. Le 18 septembre, M. Chamberlain déclarait à Londres : « Les temps sont changés. Nous sommes prêts à nous adapter aux nouvelles circonstances.
Le changement d'attitude des Anglais, les plus puissants et les plus conservateurs des étrangers en Chine, constitue un grand succès moral pour le Chinois. La Chine obtiendra-t-elle des succès plus tangibles aux conférences prochaines? Personne ne s'attend à ce que les puissances abandonnent beaucoup de leurs privilèges immédiatement. Le rétablissement complet de ses droits souverains demandera au peuple chinois un effort soutenu pendant de longues années. Cet effort, il en sera capable dans la mesure où il se développera dans les voies d'une démocratie véritable, se créant une vie nationale sainte et forte qui sera la seule garantie durable de son indépendance vis-à-vis des autres nations.