| Le Temps - 29 novembre 1925 |
LE MOT ET LA CHOSE
Il paraît que les commis des postes demandent à changer leur appellation contre celle de «secrétaires des P. T. T.». Celui de nos confrères qui donne cette information ajoute que beaucoup de commis des administrations de l'Etat ont déjà opéré la même substitution: ceux des ponts et chaussées sont devenus «adjoints techniques», ceux des douanes «contrôleurs adjoints», ceux des contributions indirectes «vérificateurs».
Il est possible qu'une mutation de cet ordre ait une importance quelconque du point de vue du statut de ces fonctionnaires; on ne peut s'empêcher de penser, cependant, qu'elle doit répondre aussi à une tendance secrète, car elle est à l'ordre du jour et on la retrouve un peu partout, sous toutes sortes de formes.
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L'une des premières, la ville de Paris n'a-t-elle. pas donné l'exemple en transformant le Mont-de-Piété, vocable évocateur d'images toutes plus déplaisantes les unes que les autres, en «Crédit municipal», mot, d'ailleurs, évidemment plus noble et qui sonne fort bien, on en conviendra, en ce siècle où la finance tient le premier rang? N'avons-nous pas appris, ces temps derniers, que, désormais, les concierges, hommes ou femmes, des immeubles administratifs, changeaient officiellement leur nom qu'ils jugent, sans doute, un peu vulgaire, pour celui de «gardiens et gardiennes d'entrée»? Et n'y a-t-il pas longtemps que les bonnes d'enfants ne répondent plus qu'au titre de «nurses», les répétiteurs à celui de «professeurs adjoints», les employés de banque à celui «d'attachés»?...
Evidemment nous sommes en présence d'un phénomène d'anoblissement général des gens et des choses. Depuis le gamin de l'ascenseur, qui se pare de l'affreux titre de «liftier», jusqu'au plus petit épicier, qui se croirait déshonoré d'inscrire au-dessus de sa porte autre chose que «comptoir de l'alimentation»; depuis le plus mince des cabinets d'affaires, qui veut qu'on l'appelle «office d'études techniques», jusqu'au recoin de l'appartement qui ne vit jamais un livre et qu'on intitule fièrement «studio», c'est une émulation frénétique, pour se pousser, pour hausser la valeur de ce que l'on possède, pour dépasser son propre métier. Le plaisir d'être autre que l'on n'est ou d'enjoliver ce que l'on a devient si grand que, s'il n'est pas possible de trouver un mot nouveau, on adopte le mot anglais correspondant ou bien l'on en forge un avec des initiales ingénieusement accolées. Mais pour tout au monde on n'aurait garde de se servir du bon vieux mot français qui dit ce qu'il veut dire dans sa simplicité, qui donne à la chose ni plus ni moins de lustre qu'elle n'en a et auquel on était accoutumé depuis des siècles. Il serait facile de rire, et d'aucuns n'y ont pas manqué: rien n'est plus ridicule que la prétention. Mais peut-être sera-t-il plus charitable d'être indulgent et de demander grâce pour une pauvre époque très malheureuse où la moitié des gens aspirent à être autres qu'ils ne sont, où la lutte pour l'existence impose une ostentation permanente, une manière de bluff perpétuel, où tout se démonétise avec une rapidité incroyable.
Si les derniers élèvent la voix d'un ton ou d'un demi-ton, comment les premiers ne les imiteraient-ils pas sans risquer de détruire l'universel concert ?
Il semble bien, au reste, que ce soit moins l'orgueil qui pousse tous ces gens qu'un amour-propre exagéré, le Français, qui a un besoin obscur d'égalité à outrance, n'aime pas se laisser distancer par autrui et il une tendance naturelle à anoblir tout ce qu'il fait. Alors il essaye de duper les autres et lui-même, il embellit le mot, il le monte en épingle, espérant que lui et les autres finiront par oublier la chose!
J. B.
