| Le Petit Parisien - 29 novembre 1925 |
Le ministère Briand a été constitué définitivement hier vers midi, Le nouveau président du Conseil a présenté, dans l'après-midi, ses collaborateurs au Président de la République. Les décrets nommant les nouveaux ministres et sous-secrétaires d'Etat paraissent ce matin au Journal officiel. Le cabinet compte se présenter devant les Chambres dès mercredi soir, au retour de M. Briand qui, on le sait, doit se rendre mardi à Londres pour apposer sa signature au bas des accords de Locarno,
Ainsi se trouve dénouée la crise politique et ministérielle qui s'était ouverte dimanche dernier.
Une matinée a suffi à M. Briand pour aplanir les dernières et réelles difficultés qui l'avaient empêché d'achever, dès la veille, la formation de son ministère.
La question, de l'attribution du portefeuille de l'Intérieur, ou plus exactement le « cas Daladier », fut résolue heureusement, grâce à l'intervention de M. Herriot. Le ministre de la Guerre d'hier consentit à prendre l'Instruction publique, cependant que M. Chautemps recevait le porte-feuille de l'Inférieur, et M. René Renoult, celui de la Justice.
PREMIER CONSEIL
Un premier conseil des ministres a alors été tenu sous la présidence de M. Doumergue, M. Aristide Briand a fait un exposé de la situation politique. Il était un peu plus de 18 heures lorsque se terminait ce premier conseil, conseil des ministres avant la lettre, puisque les nouveaux membres du gouvernement n'entreront officiellement en fonctions que ce matin, après parution au Journal officiel des décrets de nomination. M. Briand et M. Painlevé sortirent les premiers du palais de l'Elysée. Ils s'apprêtaient à gagner leurs voitures lorsqu'ils furent arrêtés par les photographes qui leur demandèrent de bien vouloir se tenir un moment sur le perron afin de pouvoir permettre aux objectifs d'opérer. Aussitôt, tous les ministres se rangèrent autour du chef du gouvernement et une première photographie avait été déjà prise lorsque M. de Monzie, qui sortait en retard, arriva. Il fallut donc tout recommencer.
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M. Chautemps, le nouveau ministre de l'Intérieur, dicta ensuite aux représentants de la presse le communiqué suivant:
Le président du Conseil a présenté les membres du gouvernement au Président de la République. M. Aristide Briand a entretenu ses collègues de la situation politique et les a priés de se réunir en conseil à l'Elysée demain, à dix-huit heures, pour la discussion de la déclaration ministérielle. En raison du voyage du président Conseil à Londres, le gouvernement ne se présentera devant les Chambres que mercredi, à quatre heures.
M. Paul Jourdain, ministre des Pensions, actuellement en Alsace, n'assistait pas à la délibération ministérielle, de même que M. Jean Durand, ministre de l'Agriculture, souffrant.
L'ASSAINISSEMENT FINANCIER ET LE PROBLEME BUDGÉTAIRE
Nous avons pu avoir un entretien avec un collaborateur particulièrement autorisé de M. Paul Morel, le nouveau sous-secrétaire d'Etat Finances.
Il avait été longuement question, nous a déclaré notre interlocuteur, de diviser de nouveau le ministère Finances en deux catégories: finances et budget, dont la seconde aurait attribuée à M. Paul Morel. Mais, par suite des objections budgétaires qu'aurait pu élever le Sénat, M. Briand s'en est tenu finalement à la formule d'un sous-secrétariat d'Etat. Il n'en reste pas moins vrai que les attributions de M. Paul Morel sont nettement délimitées de celles de M. Loucheur et que M. Paul Morel assumera les mêmes fonctions que M. Bonnet et s'occupera notamment de tout ce qui concerne le budget. Quant aux projets d'assainissement, ce n'est pas un secret de dire que M. Loucheur a l'intention d'y travailler sans arrêt et de les déposer aussitôt que possible sur le bureau de la Chambre, peut-être même à la fin de la semaine prochaine. Mais le ministre des Finances entend également, dès la séance de vendredi (celle de jeudi étant réservée à la déclaration ministérielle), demander à la Chambre de continuer la discussion du budget et de la poursuivre sans répit, même en séances de nuit, si c'est nécessaire.
M. THÉODORE TISSIER secrétaire général administratif de la présidence du Conseil.
M. Théodore Tissier, président de section au Conseil d'Etat, est chargé, à titre de mission, des fonctions de secrétaire général administratif de la présidence du Conseil.
UN PROJET DE LOI CONTRE LES MENÉES FASCISTES
En passant les services du ministère de l'Intérieur à son successeur, M. Schrameck a remis à M. Camille Chautemps le texte d'un projet de loi qu'il avait préparé à la demande du conseil des ministres, en vue de réprimer les agissements illicites des groupements factieux et de prohiber la détention non déclarée d'armes et de munitions. M. Schrameck se proposait de déposer sur le bureau de la Chambre ce projet de loi au moment où le cabinet Painlevé a été renversé.
RECTIFICATION DE VOTE
Dans le scrutin sur l'article unique du projet de loi adopté par le Sénat, autorisant le gouvernement à passer une convention avec le gouverneur de la Banque de France, M. Caillaux a été indiqué comme ayant voté contre le gouvernement; M. Caillaux avait voté pour le projet du gouverement. L'Officiel du 27 courant enregistre la rectification de l'ancien président du Conseil.
(A la troisième page, la mise au point de la combinaison et la présentation des ministres au Président de la République.)
Il convient de remarquer que le président de la Chambre n'a pas cessé, au cours des pourparlers engagés par M. Briand en vue de la constitution d'un ministère de concentration républicaine, allant de M. Painlevé à M. Georges Leygues, de donner tout son concours au «futur» président du Conseil. Les négociations, du côté radical sociaste, se sont trouvées ainsi facilitées. A la suite des remaniements de la dernière heure, plusieurs personnalités auxquelles M. Briand avait songé à faire appel ont été obligées de s'effacer. C'est le cas de M. Raoul Péret, de M. Marraud, de M. Chaumet, etc...
En dehors des groupes dits de cartel républicains socialistes, radicaux socialistes et gauche radicale et de la gauche démocratique radicale et radicale socialiste du Sénat, un seul groupe de la minorité d'hier, celui des républicains de gauche, voit deux de ses membres entrer dans la combinaison Briand : ce sont M. Georges Leygues, ancien président du Conseil, et M. Paul Jourdain, ancien ministre du Travail, qui prépara, on le sait, le projet relatif aux assurances sociales, que son successeur, rue de Grenelle, M. Daniel Vincent, devait déposer. sur le bureau de la Chambre. M. Daniel Vincent détient aujourd'hui le portefeuille du Commerce et M. Paul Jourdain celui des Pensions; le ministère du Travail ayant été conservé par M. Durafour qui l'occupe depuis avril dernier. L'entrée de M. Paul Jourdain dans le cabinet Briand prend une signification particulière du fait que le nouveau ministre des Pensions représente au Parlement le département du Haut-Rhin. C'est, d'ailleurs, sa qualité d'Alsacien qui avait valu à M. Paul Jourdain d'être désigné comme ministre au lendemain de la rentrée au Parlement des représentants de l'Alsace et de la Lorraine.
Les ministres et sous-secrétaires d'Etat qui ont procédé hier, à l'Elysée, à un court échange de vues sur la situation politique, tiendront cet après-midi, un conseil au cours duquel ils discuteront les termes de la déclaration aux Chambres. Il entre dans les intentions de M. Briand de faire très brève cette déclaration dont la longueur ne dépasserait pas deux pages de machine à écrire.
Le nouveau gouvernement se prononcerait pour le vote immédiat des accords de Locarno, pour le retour au scrutin d'arrondissement, pour le vote du projet relatif aux assurances sociales, pour la diminution de la durée du service militaire (après le vote des projets de réorganisation de l'armée), pour l'étude urgente des projets d'assainissement financier préparés comme nous l'avons annoncé dès hier par un comité de techniciens en collaboration avec M. Loucheur, ministre des Finances, et M. Paul Morel, sous-secrétaire d'Etat, pour le règlement aussi rapide que possible du problème des dettes interalliées et, enfin, par le vote, sans désemparer, du budget de 1926.
Le gouvernement a, d'ailleurs, l'intention de demander à la Chambre de reprendre dès vendredi la discussion du budget des dépenses.
La fièvre qui régnait vendredi soir au Palais-Bourbon est tombée, hier, comme par enchantement à la nouvelle de la constitution du cabinet Briand.
Des conversations recueillies, il ressort une attitude générale de réserve. On attend le nouveau cabinet à son programme d'abord, à ses actes ensuite.
Dans les milieux socialistes, la majorité estime qu'il faut attendre les projets Loucheur pour déterminer l'attitude ferme du groupe et que, entre temps, il faut pratiquer la neutralité. Toutefois, en ce qui concerne les accords de Locarno, les socialistes paraissent décidés à voter pour.
On calcule généralement qu'au premier vote, à l'issue du débat qui suivra la lecture de la déclaration, le cabinet ralliera une majorité de 300 à 320 voix contre 100 à 120 voix et 80 abstentions.
Charles MORICE.
UN PEU DE STATISTIQUE AU POINT DE VUE POLITIQUE, les nouveaux ministres se répartissent comme suit:
Cinq républicains socialistes. MM. Briand, Painlevé, Bénazet, Levasseur, députés, et de Monzie, sénateur. Huit radicaux socialistes. MM. Chautemps. Daladier, Durafour, Ossola. Georges Chauvin, députés; René Renoult, Jean Durand et Léon Perrier, sénateurs. Cing membres de la gauche radicale. MM. Loucheur, Daniel Vincent, Paul Morel, Daniélou, Laurent Eynac, députés. Deux républicains de gauche. MM. Georges Leygues, Paul Jourdain, députés.
Un non-inscrit (socialiste indépendant). M. Pierre Laval, député.
AU POINT DE VUE PROFESSIONNEL, les vingt et un membres du cabinet Briand se classent ainsi
Douze avocats. MM. Aristide Briand, Bénazet, Chautemps, Chauvin, Durafour, Laurent-Eynac, Pierre Laval. Georges Leygues, Paul Morel, Ossola, députés; de Monzie, René Renoult, sénateurs. Quatre universitaires, MM. Daladier, Daniel Vincent, Painlevé, députés, et Léon Perrier, sénateur. Deux industriels. MM. Paul Jourdain et Loucheur, députés. Un médecin. M. Jean Durand, sénateur. Un journaliste. M. Danielou, député. Un employé de banque. M. Arthur Levasseur, député.
Les régions représentées au gouvernement:
Midi. MM. René Renoult (Var), G. Leygues (Lot-et-Garonne), Daladier (Vaucluse), de Monzie (Lot), Jean Durand (Aude), Léon Perrier (Isère), Ossola (Alpes-Maritimes).
Nord. MM. Loucheur (Nord), Painlevé (Seine), D. Vincent (Nord), Pierre Laval (Seine), Levasseur (Seine). Ouest. MM. Briand (Loire-Inférieure), Daniélou (Finistère), Chauvin (Eure). Est. MM. Paul Jourdain (Haut-Rhin); Paul Morel (Haute-Saône). Centre. MM. Chautemps (Indre-et-Loire) Durafour (Loire); Laurent-Eynac (Haute-Loire); Bénazet (Indre). Le département de la Seine a trois représentants dans le nouveau ministère et celui du Nord deux. Enfin, quatorze, membres du cabinet Painlevé font partie de la nouvelle combinaison, savoir MM. Painlevé, Briand, Chautemps, Daladier, de Monzie, Daniel Vincent, Durafour, Jean Durand, Léon Perrier, Laurent-Eynac, Ossola, Bénazet, Daniélou, Levasseur.
Sept des collaborateurs de M. Painlevé n'ont pas conservé leurs fonctions: MM. Georges Bonnet, Schrameck, Emile Borel, Yvon Del bos, Antériou, Berthod et Jammy Schmidt.
Ils sont remplacés par MM. Loucheur, Paul Morel, René Renoult, Georges Leygues, Paul Jourdain, Pierre Laval et Georges Chauvin. Seul, ce dernier, n'avait jamais fait partie d'une combinaison ministérielle. Le nouveau sous-secrétaire d'Etat des Régions libérées, qui est âgé de quarante ans, représente, à la Chambre, le département de l'Eure depuis le 11 mai 1924.
