| L'Œuvre - 29 novembre 1925 |
Si pourtant il y a tout cela au pays des Soviets?...
En dépit des nombreux rapports qui nous sont faits, nous n'arrivons pas à nous rendre compte de ce que peut être, en réalité, la vie en Russie nouvelle. Rapports contradictoires, il faut bien le dire, mais dont la contradiction n'est pas inexplicable et auxquels on pourrait reprocher plutôt, sinon d'être incomplets, du moins de ne pas porter suffisamment sur des éléments essentiels et caractéristiques pour nous autres demeurés au loin. «La vie sociale n'existe plus en Russie», affirme-t-on. «Régime de terreur», la «brutalité est unique et souveraine maîtresse», seul l'ouvrier manuel gagne sa vie, «l'artiste et l'intellectuel crèvent de faim », nous dit-on encore...
Ce n'est pas, bien entendu, de Montmartre ou de Montrouge qu'on peut se permettre de contredire à ces déclarations catégoriques. Et cependant il y a des réflexions qu'on ne peut pas ne pas faire.
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Nous savons, par exemple, qu'à Moscou, à Leningrad, il y a des tramways qui marchent, des magasins où l'on vend des broderies, des librairies où l'on vend des livres... Ce n'est pas assurément quelque chose de considérable en soi. Mais il s'agit de tramways dernièrement établis, de broderies et dentelles toutes nouvelles, de livres illustrés tout récents. Et cela seul implique des ingénieurs à la station centrale génératrice, des brodeuses et dentellières travaillant chez elles, des dessinateurs vivant de leur art, des imprimeurs d'art, des relieurs... Professions qui, par essence, échappent à tout contrôle et à toute réglementation. Et qui ne peuvent, c'est certain, se maintenir que dans une société complète, policée, avancée, qui fait au superflu et au luxe sa place comme à l'indispensable.
On peut poser en fait que, dans une ville où pendant cinq ans un écrivain a pu vivre de sa plume, un graveur de son burin, une danseuse de sa danse, il n'y a pas, il ne peut pas y avoir anarchie, il n'y a pas tyrannie manuelle exclusive. Ou alors qu'on nous l'explique !
Les enquêtes consciencieuses, et en un certain sens courageuses, que nous avons lues subsistent, avec autorité, pour tout ce qu'elles contiennent de constatations matérielles. Mais il apparaît, et c'est assez troublant, qu'on aurait tort de s'en tenir là.
Voici, ce n'est qu'un exemple entre d'autres dans la revue L'Amour de l'Art des articles signés de MM. L. Guinsbourg, J. Tougenhold, Iv. Lazarievsky, consacrés à l'architecture, à l'art industriel, à l'art du livre et à l'art de la mise en scène en Russie soviétique, et illustrés de nombreux documents photographiques. Sans les analyser ici ni en donner des extraits, on peut bien signaler que, chemin faisant, on y distingue quantité d'éléments intéressants: Une architecture entièrement nouvelle, qui tient compte de la destination collective (sinon collectiviste) des constructions. et s'ingénie à utiliser les nouveaux matériaux du bâtiment : ciment armé, verre, fer... Un art industriel populaire (sculpture, broderie, gravure, dentelle) très développé et régionalement divers...
Une industrie du livre extraordinairement variée, riche en tirages de luxe, en beaux caractères d'imprimerie, en illustrations, lithographies, gravures sur bois... Un art du théâtre et de la mise en scène, à la fois populaire et d'une subtilité infinie...
Encore une fois, rien d'étonnant spécifiquement. Mais, s'il y a vraiment à Moscou des tramways qui circulent régulièrement, des marchandes de fleurs au bord des trottoirs, des dancings avec des musiciens professionnels; s'il y a des concours d'architecture où il faut départager plus de cinquante concurrents également habiles; s'il y a une manufacture de porcelaine d'Etat à Leningrad, s'il y a des auteurs dramatiques, des théâtres spéciaux pour enfants, des dessinateurs de costumes, des caricaturistes... et si tout ceci se maintient depuis cinq ans et si tous ceux-là subsistent et gagnent leur vie par leur seule activité, n'est-il pas évident que nous ne connaissons pas toute l'exacte vérité ? N'est-ce pas l'indication certaine d'une vie totale qui réunit tous les éléments modernes en quoi on intègre généralement la «civilisation»?
On n'entend pas plaider ici pour les Soviets, dont le militarisme, même défensif, et les brutalités continues répugnent aux esprits libres, mais il faut voir ce qui est, et, quand on est, par pièces, mis à même de toucher au développement artistique et social de ce pays, on a bien de la peine à admettre qu'il soit en proie à la pire des barbaries.
Il reste entendu, et nous ne nous y méprenons pas, que l'art, la beauté, le luxe ne sont pas synonymes de liberté et de progrès social, ni même ne les impliquent : mais c'était déjà vrai, et nous le savions déjà du temps du tsarisme heureusement aboli.
Victor Snell
