Paris-Soir - 29 novembre 1925


Paris soir 1925 11 29 01 Araignées du soir par Bernard Gervaise : de l'aveugle au sourd

Araignées du soir
De l'aveugle au sourd

Il existe une Commission de récupération des immeubles du Domaine national, chargée de réaliser quelques ressources par la vente ou par une meilleure affectation de certaines propriétés d'Etat, actuellement utilisées d'une façon irrationnelle. De prime abord, cette Commission semble bien n'avoir d'autre embarras que celui du choix. Pour ne citer qu'un exemple, personne, je crois, ne verrait d'inconvénient à ce que la caserne de la Pépinière fût transformée en maison d'habitation, en magasin de nouveautés ou en garage pour automobiles, tandis que les militaires qui s'y trouvent logés iraient faire de l'occupation dans quelque banlieue où le terrain ne vaut pas encore trois mille francs le mètre.

Mais à quoi pensez-vous? Ce ne sont pas des immeubles de ce genre que la Commission entend récupérer. Pour commencer, elle avait jeté son dévolu sur l'Institution des Jeunes Aveugles, située boulevard des Invalides. Et les aveugles? Eh bien ! les aveugles, on les aurait fourrés ailleurs, quelque part en province. Ici ou là, qu'est-ce ça peut leur faire puisqu'ils ne voient pas le paysage ! Pour que la Commission voulût bien renoncer à son projet (et encore, y a-t-elle vraiment renoncé ?) il fallut lui expliquer que l'Institution, fondée par Valentin Haüy, il y a plus d'un siècle, n'est pas une simple maison de retraite ou un hospice d'incurables, mais une véritable faculté, une grande école où l'on fait, avec des infirmes voués à la mendicité, des hommes capables de gagner honorablement leur vie.

Vous croyez ? fit la Commission. Alors, puis qu'il n'y a rien à faire avec les aveugles, nous allons voir du côté des sourds.
Et la bataille recommence autour de l'Institut des Sourds-Muets, de la rue Saint-Jacques... Tout de même s'il faut de l'argent pour boucler le budget, ne pourrait-on en chercher ailleurs que chez les aveugles parce qu'on espère qu'ils ne s'en apercevront pas, ou chez les sourds-muets parce qu'ils ne diront rien?

Bernard GERVAISE.


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