Figaro - 15 novembre 1925


v Figaro 1925 11 15 L'art contemporain

LES ENQUÊTES DU FIGARO
L'ART CONTEMPORAIN

Les premières réponses au questionnaire

L'année 1925 aura marqué une date importante dans l'histoire de l'art français. Il est certain que les arts dits décoratifs ont été l'occasion principale de la récente expositions et qu'ils ont retenu la plus grande part de l'attention. Il n'est pas moins vrai cependant que les principes et les expressions sont communs à toutes les formes qu'ils engendrent et c'est pourquoi l'on peut dire que les arts qui pourraient être appeler figuratifs si l'on voulait les distinguer des décoratifs, ont également pris part à la mêlée. D'ailleurs, celle-ci est plus vive qu'elle ne le fut jamais. On s'en apercevra lorsqu'il s'agira de réorganiser le Musée du Luxembourg.
Aussi le Figaro a-t-il cru utile et même nécessaire d'apporter de la lumière dans des questions si ardemment controversées, et par suite de classer des idées jadis si claires et devenues si confuses.
Nous avons donc adressé aux artistes les plus éminents de tous les «partis» le questionnaire suivant:


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- Y a-t-il et peut-il y avoir un art absolument nouveau, c'est à dire ne devant rien à ce qui a été produit au cours des siècles et n'ayant avec cela rien de commun?

- L'enseignement des arts donné actuellement est-il satisfaisant ou simplement suffisant, ou enfin l'art peut-il se passer de tout enseignement ?

- L'art décoratif a-t-il complètement aboli toute conception intellectuelle, et la sensation suffit-elle à remplacer l'émotion ou le rêve ?

- -Croyez-vous qu'après les recherches d'originalité à outrance que nous avons vues ces dernières années il se produira une réaction dans le sens de la tradition?

- Le morceau a-t-il remplacé et tué pour toujours le sujet en art?

Parmi les réponses que nous avons reçues, les unes sont de spirituelles boutades; les autres, comme on le verra, de véritables manifestes.

ARSENE ALEYANDRE.

 

M. L. BONNIER
Architecte en chef de l'Exposition de 1925

La question de l'antagonisme entre la tradition et la tendance à s'en affranchir se fût posée plus opportunément il y a cent ans.
L'architecture et le mobilier qui, depuis des siècles, depuis toujours, évoluaient suivant une marche continue et vivante, influencée seulement, mais jamais interrompue par les grands événements politiques et sociaux, devaient-ils s'arrêter, se retourner vers les temps passés et morts et se mettre à les copier, au hasard des fantaisies et des snobismes?
On opta pour la révolution, la révolution rétrograde, et on ne marcha plus vers l'avenir qu'en regardant en arrière, trébuchant, naturellement, dans les pires sottises.

Naquirent alors les de chemins de fer en faux grecs, gares en faux Louis XVI, les maisons à loyer en faux égyptien, les magasins de parfumerie en faux hindou, les maisons de campagne à faux créneaux, les mobiliers en faux gothique, le faux bois, la fausse pierre, le faux appareil, les fausses fenêtres. Apothéose de faussaires qui eût bien étonné Louis XIV, ce moderne !

La foule suivit, déviée de sa route séculaire. Pendant le XIXe siècle, l'architecture de carnaval documentée par l'archéologie et la photographie sevit déplorablement. Méprisant les nécessites d'utilisation, la nature des matériaux, les exigences du climat, on vit s'élever des maisons norvégiennes sur la Côte d'Azur, des chalets suisses en Normandie, des cottages à Biarritz, des mosquées à Paris.

Rares furent les artistes qui, repugnant à l'aveu d'impuissance qu'est le pastiche, maintinrent dans ces ténèbres, vacillante sous le manteau, la petite flamme de la tradition, et moururent à la peine. On cherche aujourd'hui, en le débarrassant de tout ce qui l'étouffe et en lui insufflant l'air pur et vif de la conscience de la sincérité, de la simplicité, qu'on ne saurait confondre avec l'indigence décorative, à rallumer le flambeau qui transmettra la lumière aux générations à venir. Il ne nous donnera pas un art nouveau, indépendant de toute tradition, de tout atavisme de toute humanité, de toute existence,
Il nous donnera un art nouveau, nouveau comme tout ce qui se renouvelle avec chaque individu, chaque génération, chaque peuple, chaque, race, chaque siècle.

C'est encore la tradition; et qui dit tradition, dit aussi enseignement, l'enseignement devant être seulement le report d'une expérience à une inexpérience dans la mesure de l'assimilation possible, et non l'obligation, pour une jeune intelligence, de voir par des yeux déjà fatigués. Rien ne se crée, même pas l'art, sans une hérédité plus ou moins apparente. C'est pourquoi on ne saurait cesser d'améliorer l'enseignement, toujours utile, soit que l'artiste s'y appuie, soit qu'il s'en dégage, ce qui est encore une manière d'en tirer profit.

Quant à la question, de savoir si on doit revenir aux traditions, c'est-à-dire au renouvellement continu de l'art, elle équivaut pour moi à se demander si l'histoire doit s'arrêter, le soleil s'éteindre, la terre cesser de tourner,

LOUIS BONNIER.