| L'Œuvre - 15 novembre 1925 |
Histoire et pacifisme
Le syndicat des instituteurs a déclaré la guerre aux livres guerriers. Son secrétaire général se félicite de voir écartés, sous l'action d'un «fort courant pacifiste, les manuels reconnus dangereux par leurs excitations haineuses et leur mépris de la vérité historique».
La presse bien pensante, aussitôt, sonne l'alarme. Elle crie: «Attention! dan- ger!» Elle proteste par avance contre un enseignement qui va, pense-t-elle, énerver les courages et abaisser les caractères en dépréciant les formes les plus sublimes de l'héroïsme. Elle décrète a priori que les manuels d'histoire «pacifiste», qu'on semble désirer, ne pourront jamais être que déformation, mutilation, caricature de l'histoire.
Tâche impossible, d'ailleurs, ajoute-t-elle, que de rayer de nos papiers la guerre et les vertus guerrières. Voyez plutôt ce manuel que réédite un syndicaliste notoire. Il ne craint pas de commémorer l'étonnante bravoure de Jeanne d'Arc, et l'enthousiasme des soldats de Valmy. Contradiction!
Aux instituteurs et institutrice -paru dans La Dépêche du 15 janvier 1888-
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La raillerie est trop facile. Ce que prouve surtout l'exemple cité, c'est que les syndicalistes pacifistes ne sont pas si simples d'esprit que leurs adversaires veulent bien le croire ou voudraient bien le faire croire. Une histoire «pacifiste», cela ne veut pas dire une histoire qui nie des faits qui crèvent les yeux, une histoire qui fasse abstraction de la guerre, ni une histoiré qui méconnaisse la grandeur des peuples luttant pour leur indépendance. La tactique des pacifistes ne serait alors qu'une tactique d'autruche.
Non. Tout ce qu'ils peuvent légitimement demander c'est que, dans l'enseignement de l'histoire, on montre toutes les faces de la réalité. C'est d'abord qu'on ne laisse pas à la guerre le monopole de l'héroïsme. Relisons l'admirable Discours à la Jeunesse de Jaurès: il n'est pas inutile de rappeler aux enfants que, même sans guerre, les occasions de se dévouer ne manquent pas. Une nation serait bien malade qui ne sentirait pas le prix des humbles courages quotidiens.
Une nation serait bien malade encore si on lui laissait croire que seuls ses membres possèdent toutes les vertus, et qu'ils peuvent se passer des autres hommes. La solidarité des nations, elle aussi, est un fait. Et plus le patrimoine de la civilisation s'enrichit, plus il devient clair qu'il exige, pour l'entretenir, une collaboration internationale.
Les nations qui deviennent ainsi, par force, des collaboratrices, ne pourront- elles arriver à s'entendre pour instituer entre elles, comme on l'a institué entre individus, un état de droit ? Le progrès des institutions juridiques est encore un fait historique. Les pacifistes souhaitent qu'on ne mette pas cette lumière sous le boisseau.
Demander cela, est-ce vraiment menacer la France, ses intérêts, ses traditions, son esprit ? Plaignons les pessimistes qui travaillent à répandre cette rumeur. Ils se font de notre pays une bien piètre idée. Et l'arme dont ils usent pour le sauver, on la connaît: c'est le pavé de l'ours.
C. Bouglé
