| Le Petit Journal illustré - 15 novembre 1925 |
RÉSUMÉ DES PRÉCÉDENTS FEUILLETONS Constance Phips, la fille du milliardaire américain, a disparu mystérieusement le jour même de son mariage, à Paris, avec le baron de Champval. Après que la police officielle eût échoué dans ses recherches, Phips fait appel à cinq délectives privés.. L'un d'entre eux, Bob, croit avoir découvert la jeune fille dans un monastère d'Espagne et l'enlève en automobile. Un autre, Jonas, la rencontre dans un studio cinématographique, aux Etats-Unis et l'enlève en avion. Un troisième apprend qu'elle a été tuée par un acteur américain. Cependant, à Saint-Germain, Reginald Phips commence à perdre confiance.
Et les infirmières nous ont dit que cette consigne, c'est vous qui la leur avez donnée !...
Sam Quickson, que la tragique énigme du sort de miss Constance démontait si facilement, retrouva instantanément son sang-froid pour répliquer nettement à la comtesse :
- Oui, madame, c'est moi qui ai donné cette consigne... Vous sachant si profondément affligée par la fin atroce de miss Constance, j'ai craint que vous ne fussiez pas capable de jouer, devant M. Reginald Phips, le rôle qui vous incombe... De même en ce qui concerne M. le baron de Champval.
Une imprudence de votre part pourrait être fatale à M. Phips...
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J'ai agi en cela complètement d'accord avec les médecins... Cette mesure s'imposait même d'autant plus rigoureusement qu'une amélioration très sensible, une amélioration inespérée, s'est produite aujourd'hui dans l'état de M. Reginald Phips... Au reste, puisque vous n'avez pas exprimé le désir de le voir, pas plus que M. le baron, depuis hier soir, il n'y a aucun inconvénient à ce que vous attendiez jusqu'à demain...
- Vous savez bien, grinça la comtesse, que le baron et moi nous sommes allés aujourd'hui à Paris, où M. de Champval avait à faire différentes courses relatives à son départ pour l'Amérique...
- Je ne l'ignore pas, madame...
Alors seulement, la comtesse et le baron parurent s'apercevoir de la présence de Jonas et de Bob.
- Vous ne nous aviez pas annoncé, dit M. de Champval, le retour de ces messieurs...
- Puisque vous étiez à Paris, cela m'eût été assez difficile... mais qu'à cela ne tienne... Chacun de ces messieurs a trouvé et ramené une miss Constance Phips...
Et Sam Quickson exposa brièvement et clairement les résultats obtenus par Bob et par Jonas. La comtesse et le baron, médusés, ne songeaient plus à protester contre les procédés du secrétaire à leur égard.
- Avant d'identifier celle qui a été tuée sur la scène du théâtre de Minneapolis, dit la comtesse d'une voix changée, il faut reconnaître celles qui vivent à bord de l'Ellen et de la Ville de Saint-Raphaël...
- Assurément, approuva le baron de Champval, qui était évidemment aussi troublé que la belle Flora Zitti.
On conviendra qu'il y avait de quoi... A ce moment, le domestique de service dans l'antichambre vient présenter une carte à Sam Quickson.
- Faites entrer ce monsieur tout de suite, dit vivement le secrétaire de Reginald Phips.
CHAPITRE XXI
Léonard
L'homme qui entra, c'était le détective Léonard.
Léonard, pas plus que ses concurrents, n'avait fait parvenir à la villa des Narcisses la moindre information sur ce qu'il avait fait.
Lorsqu'il avait traité avec Reginald Phips, ce détective, on s'en souvient, s'était réclamé d'un maître que des missions de grande envergure remplies magistralement dans différents pays d'Europe et d'Amérique avaient rendu célèbre l'inspecteur Tony. Comme son maître, Léonard était un de ces hommes dont le prestige personnel impose.
Ses confrères eux-mêmes, Bob et Jonas, si hostiles qu'ils lui fussent par définition, peut-on dire, éprouvaient l'effet de la puissance dominatrice de Léonard. L'accueil de Sam Quickson fut déférent. Une vive anxiété se lisait sur les visages de la comtesse et du baron. Léonard fit un salut général, à la fois digne et courtois; puis, s'adressant particulièrement à Bob et à Jonas.
- Messieurs, dit-il, je savais que vous étiez ici. Je sais aussi que vous avez fait l'un et l'autre des choses tout à fait remarquables et qu'un technicien tel que moi ne peut qu'apprécier très hautement... et ceci ne diminue en rien vos mérites professionnels, Mais miss Constance Phips n'est ni la personne que vous avez ramenée d'Espagne, monsieur Bob, ni celle que vous avez ramenée d'Amérique, monsieur Jonas...
-Monsieur... protesta Jonas.
- C'est, sans doute, celle que vous ramenez, ricana Bob, qui est la seule vraie...
- Je ne ramène pas miss Constance Phips, dit sèchement Léonard. Puis, sans prendre garde à la sensation produite par ses paroles, l'élève de Tony poursuivit : Je m'empresse d'ajouter que miss Constance Phips n'a rien de commun, si ce n'est une grande ressemblance physique, avec l'infortunée actrice Margaret Singleby que nos deux honorables confrères MM. Scipion et Valentin ont laissé assassiner sur la scène de théâtre de Minneapolis...
Léonard savait donc tout ce qui se rapportait aux investigations de ses concur- rents. Tel son maître l'inspecteur Tony, il apparaissait renseigné sur toutes choses avec une précision stupéfiante.
- C'est à croire, grogna Bob, que vous vous êtes occupé du travail de vos confrères plus que de l'objet de votre propre enquête...
Le regard que Léonard lança à l'élève de Sherlock Holmes convainquit sans doute celui-ci qu'il s'engageait dans une voie dangereuse, car il n'insista pas.
- Je vous en prie, monsieur Léonard, dit alors Sam Quickson, si, comme il y paraît, vous avez un renseignement positif à nous donner, ne nous le faites pas attendre davantage...
- C'est bien-mon intention, fit l'élève de Tony. Mais ce que je viens de dire devait être exposé tout d'abord... Dans une heure, madame et messieurs, je vous aurai conduits auprès de miss Constance et vous pourrez commencer à préparer M. Reginald Phips à la joie de revoir sa chère fille... Au reste, comme son père, miss Constance a besoin de grands ménagements car sa santé, à elle aussi, est fortement ébranlée...
Comme Sam Quickson donnait des signes d'impatience:
- Je vous promets, monsieur Quickson, dit Léonard, de ne pas prononcer une parole inutile; mais il importe que vous me laissiez m'exprimer sans m'interrompre.. « Voici la vérité la vérité tout entière sur la disparition de miss Constance Phips... «Le jour du mariage, ce n'est pas la fille de M. Reginald Phips que M. le baron Gontran de Champval, ici présent, a conduite à l'autel c'est une femme qui lui ressemblait d'une façon hallucinante... « Cette femme, c'était Margaret Singleby, assassinée depuis à Minneapolis...
Cette déclaration bouleversa les auditeurs de Léonard. Le baron et la comtesse, surtout, devinrent effroyablement pâles.
Mais déjà l'élève de l'inspecteur Tony poursuivait posément :
- Margaret, qui connaissait les Maîtres du Mundial Palace mieux que quiconque, et qui avait répété sa propre disparition plus soigneusement qu'aucune scène des pièces de théâtre qu'il lui advint de jouer, s'en alla au moment voulu sans la moindre difficulté. Tout avait été prévu. Les caméristes furent de bonne foi dans leurs dires incomplets et contradictoires. De bonne foi aussi, le chasseur du Mundial Palace qui découvrit, taché de sang, le voile de la mariée. A cela près que le voyageur auquel il eut affaire, l'ingénieur James Pinkwell, était un complice de la disparition. Disparition savamment organisée en ce sens que les indices contradictoires qui devaient égarer les recherches avaient été coordonnés avec une diabolique maîtrise... Croyez-moi, monsieur Bob, et vous aussi, monsieur Jonas, c'était du beau travail ...
« Mais j'ai promis à M. Sam Quickson de m'abstenir de toute digression... Quant à miss Constance, elle avait été enlevée la veille de son mariage dans des circonstances que j'exposerai tout à l'heure, et personne ne s'était aperçu de la substitution. Je rappellerai seulement, pour la clarté de mon récit, que ce soir-là, le veille du mariage, miss Constance, vous devez vous en souvenir, monsieur le baron, et vous aussi, madame la comtesse, demanda à rester seule dans ses appartements. C'est que, si excellente actrice qu'elle fût, miss Margaret Singleby ne tenait pas à compromettre par la moindre fausse note le succès de la substitution. «Le lendemain matin, ce danger était moins à craindre; dans le brouhaha des ultimes préparatifs de la cérémonie nuptiale, une erreur de parole ou d'attitude serait mise sur le compte de l'émotion ou passerait inaperçue... De fait, il en fut ainsi pas un instant M. Reginald Phips ne se douta que ce n'était pas sa fille, mais un sosie de sa fille, qui se mariait à la Madeleine. « Ce qui se passa ensuite, vous le savez tous aussi bien que moi. J'arrive donc sans autre transition à la compétition des cinq détectives instituée par M. Reginald Phips. « Je m'excuse auprès de mes deux distingués confrères ici présents d'être obligé de faire la critique de leurs opérations, mais c'est indispensable. Au reste, cette critique ne les diminuera en rien. Bien au contraire, elle mettra en lumière leurs hautes capacités professionnelles. «M. Bob a appliqué rigoureusement la doctrine de son illustre maître Sherlock Holmes. Il s'est interdit tout travail préalable de l'imagination. Sherlock Holmes n'admet pas qu'on devine. M. Bob s'est donc interdit de deviner. Il a cherché des faits d'observation susceptibles de constituer une base à son enquête. Le rapprochement et l'interprétation de ces faits devaient le mettre sur la voie de la vérité. «Je tiens à proclamer que, théoriquement, la base des investigations de M. Bob est quelque chose comme un chef-d'œuvre. Les relations que semblait avoir l'histoire d'Eléonore de Taravada avec le cas de miss Constance Phips ont toutes les caractéristiques de la certitude. Il est probable que, parti du même point, je serais arrivé au même résultat.
Or, malgré la merveilleuse cohésion logique des apparences, la personne que M. Bob a ramenée du couvent de San Francisco de la Sierra, n'est pas miss Constance Phips. Elle se nomme, en réalité, Rosa Hollall. Elle est Américaine. Et si elle s'est renfermée dans un mutisme absolu depuis qu'elle a cessé d'être en état d'hypnose, c'est qu'elle considère sa présente aventure comme une épreuve que le ciel lui inflige. M. Bob ne me démentira certainement pas si je dis qu'à bord de l'Ellen, la personne en question se livre constamment à la prière et à la méditation...
- Cette particularité est exacte, dut avouer Bob.
- Vous, monsieur Jonas, reprit Léonard, vous avez appliqué les principes de M. Lecoq aussi fidèlement que M. Bob ceux de Sherlock Holmes. Seulement la méthode de M. Lecoq laisse plus de jeu à l'imagination que celle de Sherlock Holmes; admet le hasard et l'aventure. Elle ne dédaigne pas la pure hypothèse, quitte à l'abandonner si les faits la controuvent. «Donc, monsieur Jonas, vous êtes parti d'une pure hypothèse. Vous avez supposé que miss Constance Phips, que rien ne vous empêchait d'imaginer douée d'une certaine dose d'humour et d'excentricité, puisque née aux Etats-Unis, avait pu vouloir faire du bruit in the world, un bruit digne de la fille d'un milliardaire. Et tout de suite vous avez pensé au cinéma. Vous êtes très féru du septième art, je le sais, monsieur Jonas... Vous êtes admirablement documenté sur tout ce qui se tourne des deux côtés de l'Atlantique.
« Vous deviez, c'était fatal, tomber en arrêt devant la réclame fantastique par le nommé T.-P. Bicklehope. Vous avez immédiatement deviné que le Roi de l'Ecran préparait quelque chose qui se rapportait à la disparition de miss Constance...
«Le bruit fait par cette aventure, c'était si l'on peut dire, de la publicité accumulée. Vous êtes parti logiquement convaincu que T.-P.. Bicklehope faisait tourner son film par l'héroïne de la réalité...
- Permettez, monsieur Léonard..., vous..
- Je sais ce que vous allez m'objecter: T.-P. Bicklehope était aussi persuadé que vous-même que sa star, c'était la fille de M. Reginald Phips. Il l'est même encore actuellement... Mais voilà la star de T.-P. Bicklehope n'est qu'un sosie de miss Constance, un sosie relatif, du reste, bien moins parfait que Margaret Singleby.
(A suivre.) Gabriel BERNARD.

