| L'Œuvre - 15 novembre 1925 |
A côté
Décision ministérielle
La décision «ministérielle» qui vient de rejeter pour absence de fait nouveau la requête formulée par la Société des Amis de Baudelaire en vue de la révision du procès des Fleurs du Mal mérite qu'on s'y arrête un peu. J'ai essayé de dire les arguments qui entraînent, quoi qu'en pensent ces messieurs de la chancellerie, une annulation de la condamnation portée en 1857 contre les plus belles pages d'un livre considéré aujourd'hui comme un des chefs-d'œuvre de la poésie universelle. Il reste à examiner dans quelles circonstances la décision « ministérielle» a été prise.
Notons d'abord que cette décision n'a de «ministériel» que le mot, le garde des sceaux n'y a eu aucune part. Elle est sgnée de M. Gilbert, directeur des affaires criminelles, «pour le ministre et par son ordre» . Quel ordre? Et quel ministre?
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Le 29 octobre, date de la signification, il n'y avait pas de ministre place Vendôme. Il n'y avait pas de ministère au pouvoir. Le premier cabinet Painlevé était démissionnaire depuis la veille.
Mais il paraît que la décision avait été prise le 2 septembre, M. Steeg étant ministre. Dans ce cas, on s'étonne qu'elle ait été notifiée si tardivement, et précisément durant un interrègne, à l'avocat des Amis de Baudelaire. On s'étonne que le successeur de M. Steeg, M. de Monzie, n'ait rien su de l'affaire. Les hauts fonctionnaires de la chancellerie craignaient-ils que celui-ci ne désapprouvât leur décision dite «ministérielle» et ne les invitât à en prendre une autre? Cette hppothèse est d'autant moins invraisemblable que, si mes renseignements sont exacts, M. de Monzie avait conçu le projet de réformer la commission des grâces. Or, c'est précisément cette commission qui vient de maintenir sur les Fleurs du Mal la condamnation de 1857. M. de Monzie voulait en élargir le recrutement afin de lui insuffler un esprit plus libéral. On comprend qu'elle ait eu soin de tenir cachée, dans l'attente d'une vacance favorable qui ne devait pas tarder à se produire, l'obtuse décision du 2 septembre.
Les ministres sont moins faits pour gouverner, dit Alain dans ses Eléments d'une doctrine radicale, que pour contrôler, au nom du peuple, le gouvernement des bureaux.
La nouvelle affaire des Fleurs du Mal montre comme les bureaux sont ingénieux, parfois, à esquiver le contrôle des ministres.
André BIlly
