Paris-Soir - 15 novembre 1925


DU POINT DE VUE DE SIRIUS
... Et de la terre

- Cette brave dame, qui fait assommer par sa valetaille l'amoureux de sa fille, va tout de même un peu fort. Et comme elle nous entraîne loin de Dumas fils. Du temps de ce dramaturge un peu oublié, et que l'on a si effrontément pillé depuis, c'était le mari. qui s'arrogeait le droit de meurtre. Il se demandait seulement lequel des coupables devait être immolé. Elle ou Lui? Ou les deux ? Maintenant, et ça devient charmant, ce sont les parents de la fille qui se chargent de la petite opération...
- Vous avez tort de plaisanter... En somme, la jeune fille appartient un peu à sa mère. La mère a le devoir de veiller sur elle et d'assurer, autant que possible, son bonheur. Survient un bon jeune homme qui demande la main et le reste de l'enfant. La mère se renseigne. Qui sait si le jeune homme n'a pas des tares, des vices? Qui sait s'il ne conduira pas sa femme sur la voie de la douleur ? La mère juge, en son âme et conscience, et elle refuse.


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- Mais alors Roméo et Juliette?
- Ce n'est pas la même chose... Je dis que la mère avait le droit de repousser le prétendant. En pareille circonstance, les jeunes gens éconduits ont le bon goût de se suicider. Quelques-uns se ratent et ils ne s'en portent que mieux la suite. Il leur arrive même de bénir le sort qui les a fait échapper à une belle-mère irrascible et à une épouse rasante. Mais que fait le nôtre ? Il persiste.
- Dame! S'il y tenait.
- C'est une malhonnêteté. D'abord, il y a là une sorte de cambriolage avec effraction. Du moment qu'on lui refuse un objet, il n'a pas à le prendre par ruse ou violence. Ensuite il abuse de l'esprit faible et romantique de la jeune fille qui ne voit en lui que le plus beau des Princes Charmants. Mais, en pénétrant au domicile de celle qu'on lui refusait, il a fait pire. La mère avait le droit de défendre sa propriété...
- Cependant, si la mère Dourrie de préjugés, si elle a un parti pris; si elle ne veut pas voir qu'elle brise le cœur de deux amants, si...
- Avec des si...
- Eh! l'on connaît de ces parents stupides. Et combien de mariages se sont faits sans leur consentement. C'est peut-être ce que le jeune homme s'est dit en insistant. Et le faire ainsi étriller par les domestiques, c'est, avouez-le, une solution un peu brutale.
- Alors, si vous aviez à juger ?...
- Je m'en garderais bien... Car, dans ce cas, je condamnerais férocement les brutes qui, sans l'ombre d'une raison se sont mis à cogner comme des sourds. - Pour la mère, je la laisserais à ses remords...
- Ainsi vous approuvez les Don Juans qui...
- Je n'approuve rien. Je dis seulement que si nous n'étions pas les victimes d'une morale ridicule qui bannit toute liberté dans l'amour; si l'on ne donnait pas droit de propriété à l'homme sur la femme, à la femme sur l'homme, aux parents sur l'enfant ; si on laissait les gens s'aimer comme il leur plaît, à leur guise, les drames imbéciles que nous enregistrons cesseraient peut-être d'alimenter la rubrique des tribunaux.
- Vous me voyez ravi. Je suis tout à fait à mon aise pour vous informer que votre fillette se promène, le soir, en excellente compagnie.
- Hein! vous dites! Ah! la petite sotte! Ah! le misérable! Ah! le gredin !... Je cours chercher mon browning.

Victor MERIC.