| L'Œuvre - 15 novembre 1925 |
Hors- d'œuvre
Une jeune fille en larmes...
Je ne chasse pas spécialement le renard argenté... Mais, lorsque j'en vois un à bonne portée, je ne résiste pas au désir de le saluer d'un coup de fusil...
Une jeune fille, qui semblait désolée, vint me voir hier.
- Monsieur, me dit-elle, je devais me marier prochainement. Mais je me vois obligée de rendre sa parole à mon fiancé, par amour-propre et sans explications... On refuse de me donner la dot qu'on m'avait promise et sur laquelle je comptais pour mon trousseau.
- Des parents barbares..., murmurai je.
- Non, monsieur... C'est une petite dot que je m'étais constituée moi-même, par versements à une Société de prévoyance et de capitalisation...
- Ah bon! Ce sont des Sociétés d'une espèce très honnête et d'ailleurs placées sous le contrôle de l'Etat. Elles tiennent l'emploi de tirelires. Chaque mois, le client verse 5 francs ou 10 francs. Au bout de vingt ans, s'il n'est pas mort, la Société lui rend son argent. Ainsi la Société trouve dans cette combinaison un avantage, puisqu'elle bénéficie de l'intérêt des capitaux considérables qu'elle a en dépôt...
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Et le client, devenu vieux, est heureux de retrouver, en tas, de petites sommes d'argent qu'il eût dépensées en détail et pour son plaisir pendant sa jeunesse... Les remboursements sont réguliers; le client est averti; tout est pour le mieux.
- Pardon, monsieur... La Société à laquelle j'ai confié mes économies s'engage à payer les intérêts avec le capital... C'est ainsi qu'une cotisation annuelle de 36 fr. 50 assure au sociétaire une dot de 665 francs pour dix années de versement et de 1.230 francs pour vingt et une années de versement. Chaque sociétaire peut souscrire pour vingt parts.
- Mais c'est magnifique! Et comment s'appelle votre Société ?
- La « Dotation de la Jeunesse de France ».
- Beau titre que j'ai eu l'occasion de voir sur de magnifiques affiches illus- trées... On y peut admirer la France, debout sur un socle, brandissant le drapeau et bénissant l'union d'une belle jeune fille avec un héroïque poilu. L'héroïque poilu tient un objet d'équipement qui peut être un képi ou une cartouchière; la jeune fille présente une cassette qui ne renferme pas les bijoux de Marguerite ni d'autres biens oisifs, mais la dotation de la Jeunesse de France... Eh bien, mais c'est parfait... Mes compliments, mademoiselle.
- Il n'y a pas de quoi, monsieur...
- Comment cela?
- Le 10 février dernier, ayant atteint ma majorité, je demandai la liquidation de ma dot. Voyez ce qui me fut répondu le 29 juin... Depuis, j'attends... Voici la copie textuelle du document:
Mademoiselle,
Paris, 29 juin 1925.
J'ai l'honneur de vous accuser réception de Votre lettre du 23 courant et de vous informer qu'effectivement nous sommes bien en possession de votre dossier pour règlement depuis le 10 février 1925.
La baisse des valeurs ne nous permettant pas actuellement de vendre des titres, et nos disponibilités, fournies par les sociétaires cotisants étant insuffisantes pour répondre à toutes les demandes de règlement qui nous sont faites, le délai accordé pour régler nos sociétaires se trouve largement dépassé. Nous vous serions donc très obligés de vouloir bien patienter et attendre que votre dossier soit liquidé à son tour. A cette condition, vous toucheriez dans un délai que nous ne pouvons vous fixer le montant intégral de votre dot, augmenté d'intérêts à 4 1/2 % depuis la remise de votre dossier à notre siège social au jour du paiement.
Au cas où vous voudriez être réglée sans nouveau délai, nous serions obligés de vous faire supporter la perte que nous devrions subir en vendant des titres pour vous régler, ce qui correspondrait approximativement au remboursement des cotisations versées.
Si vous ne voulez pas attendre, nous vous offrons donc : le remboursement des cotisations versées sans intérêt ou le paiement dé votre dot en coupures de rente 3 % amortissable à la valeur nominale.
Nous vous serions donc très obligés de vouloir bien nous faire connaître par un très prochain courrier la décision que vous avez prise concernant ce règlement, et agréez, ma- demoiselle, l'assurance de mes sentiments distingués.
Le Trésorier général.
- Vous comprenez, monsieur, m'expliqua la jeune fiancée, ces messieurs ont la gentillesse de me donner à choisir : où bien je dois attendre pour me marier que la rente française soit au pair et la livre à 25 francs... ou bien je dois accepter aujourd'hui (c'est-à-dire à l'échéance) la moitié de ce que j'étais en droit d'attendre sur la foi des traités... Vous comprenez ?... On me remboursera en francs-papier ce que j'ai versé en francs-or, et sans un sou d'intérêts, depuis tant d'années...
- Je comprends fort bien, mademoiselle. Peut-être la «Dotation de la Jeunesse de France» subit-elle les conséquences de la grande pitié des finances publiques, qui est la conséquence de la guerre, sans en être responsable... Mais, tout de même, il y a dans ses procédés quelque chose qui n'est pas correct.
- Ah! vraiment !... Et quoi donc ?
- D'après la lettre que vous me soumettez, la Société compte sur les rentrées, c'est-à-dire sur les cotisations des nouveaux adhérents, pour réaliser la dot promise aux anciens sociétaires... elle continue à promettre aux nouveaux ce qu'elle n'est pas capable de tenir vis-à-vis des anciens. Sans doute serait-elle bien inspirée en prévenant les fiancés en bas âge de la légère désillusion qui les attend peut-être au jour de leur majorité.
- Sans doute n'y a-t-elle pas songé... Si vous le faisiez à sa place, monsieur, elle serait forcée de vous en savoir gré...
- Eh bien, voilà qui est fait...
G. de la Fouchardière
