| Comœdia - 15 novembre 1925 |
Un de nos plus grands critiques constatait récemment qu'en dépit de la situation troublée dont nous souffrons, l'art dramatique et par suite l'industrie du théâtre s'acheminait vers une ère de brillante prospérité.
Nous assistons, il est vrai, à une véritable renaissance: chaque saison révèle de nouveaux talents. Il faut pour accueillir ces floraisons merveilleuses de nouveaux théâtres... Et c'est pourquoi nous nous réjouirons demain, à l'heure où le Théâtre de la Michodière ouvrira ses portes pour la première fois. C'est un précieux fleuron qui s'ajoute à la parure de Paris, capitale mondiale des Arts.
Ce que sera le nouveau théâtre
Entre l'Opéra et ce qui n'est plus, hélas, que l'emplacement du Vaudeville, un magnifique théâtre moderne vient d'être édifié. Ce théâtre est destiné à faire représenter toutes les œuvres de qualité que l'on voudra bien apporter à sa direction, que ces œuvres soient celles de jeunes ou d'auteurs déjà consacrés par le succès. Il n'est inféodé à aucune école, entièrement indépendant, libre de toute attache.
Le théâtre de la Michodière dans le 2 ème arrondissement de Paris
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C'est M. Gustave Quinson qui a été choisi pour le diriger. Nous dirons plus tard tout ce qu'il en coûta de persévérance et d'efforts au directeur du Palais-Royal et à ses collaborateurs pour réaliser ce magnifique projet.
Il s'agissait d'acquérir un terrain de onze cents mètres dans un quartier de Paris où la moindre parcelle du sol est hors de prix; il s'agissait de faire table rase d'un véritable lot de vieux immeubles en ruine pour édifier les constructions d'un grand théâtre moderne, confortable, aéré; et, d'autre part, pour observer les lois, il fallait ressusciter, pimpants et salubres, des locaux d'habitation en nombre au moins égal à ceux disparus sous la pioche des démolisseurs.
Il y a quelque trente ans que M. Gustave Quinson signait son premier bail de théâtre à Marseille. Depuis, il a acquis une expérience incomparable, et c'est de cette expérience qu'a bénéficié l'installation du «Théâtre de la Michodière» ..
Je me propose, nous a-t-il dit, d'y faire de l'excellent travail, d'y préférer toujours ce qui est mieux à ce qui est bien et de veiller, avec un soin jaloux, à ce qu'aucune œuvre médiocre ne puisse voir le jour sur la scène de ce nouveau théâtre. Commencé il y a deux ans, sur les plans de l'architecte Bluysen, le Théâtre de la Michodière sera ouvert demain.
Les trois premiers spectacles ont été arrêtés: D'abord «L'Infidèle éperdu», en trois actes, de M. Jacques Natanson, puis une opérette de MM. Messager, Hennequin et Villemetz; ensuite viendront les deux pièces de MM. Paul Haurigot et Marcel Espiau, reçues par la Société française du théâtre. et auxquelles M. Gustave Quinson avait promis de donner l'hospitalité.
La Salle de spectacle
Entre la place. Gaillon et le boulevard, le Théâtre de la Michodière occupe trente-cinq mètres de façade sur la rue de la Michodière. L'aspect extérieur est moderne sans être outrancier, la décoration est due à Ruhlmann. Une entrée spacieuse conduit dans un vaste hall rouge et or où le public pourra circuler aisément.
De ce hall, pour accéder à l'orchestre, on descend un étage, un étage conduit au balcon. Un second étage réunit le deuxième balcon et le foyer. On a préféré restreindre le nombre des places pour doter chaque étage d'un foyer, et les petites places possèdent exactement le même confort que les places de luxe.
Le style de la salle de spectacle est moderne sans aucune exagération. C'est au sculpteur Navarre qu'est dû le frontispice du théâtre.
Les murs sont or et gris, les fauteuils violine, le tout du plus heureux effet. L'éclairage est abondant et intelligemment combiné. La scène est spacieuse. L'ouverture du cadre mesure huit mètres sur plus de huit mètres de profondeur utile. Cette superficie permettra à tous les genres d'être représentés. Une fosse d'orchestre située sous la scène pourra accueillir quarante musiciens et le jeu d'orgue est doté des derniers perfectionnements. De nombreux dégagements ont été prévus et des sorties aménagées aux quatre angles du théâtre.
Les loges d'artistes ont été construites avec un souci évident de procurer de l'air, de la lumière et des commodités à leurs occupants.
Enfin pour compléter la description de ce nouveau théâtre, il n'est pas inutile d'ajouter que, attenant au hall d'entrée, ont été installés le restaurant et le bar de la «Michodière». L'installation modèle est l'œuvre d'un spécialiste qui dirigea avec éclat l'un des établissements les plus réputés de Paris. Et c'est pourquoi le restaurant dont l'ouverture fut réalisée il y a quelques semaines a tout aussitôt connu une très grande vogue.
La pièce d'ouverture
M. Gustave Quinson, en hommage à la nouvelle génération d'auteurs, a choisi M. Jacques Natanson pour inaugurer le Théâtre de la Michodière.
On sait le très grand talent de ce jeune maître qui depuis «L'Age heureux», en passant par «L'Enfant truqué», «Les Amants Saugrenus», et «Le Greluchon délicat» en est arrivé, aujourd'hui à assumer l'honneur de représenter les auteurs nouveaux sur une scène nouvelle.
Nous savons qu'il a tenu à donner une œuvre où ses qualités d'homme de théâtre n'ont été limitées ni par l'exiguïté du cadre, ni par un sujet où la fantaisie primait sur la vérité des sentiments des personnages.
Le conflit qu'il a imaginé l'a conduit à. écrire des scènes lui permettant de s'exprimer complètement. L'interprétation sera digne du théâtre et de l'auteur. Elle réunit Mmes Jeanne Provost, Valentine Tessier, Suzanne Dantès, MM. Harry-Baur, Pierre Blanchar, Alcover, Julien Carette, Raymond de Bau- cour. C'est M. Harry-Baur qui a mis en scène la pièce.
Cette pièce se développe dans deux dé- cors: le premier dans le cabinet de travail d'un avocat en vogue, le second dans un salon chez cet avocat.
Et, avant cet événement très parisien
qui constitue l'inauguration d'un théâtre, qu'il nous soit permis de souligner le geste de M. Gustave Quinson qui n'a pas hésité à choisir, pour la première bataille, l'œuvre d'un jeune.
Ce nous est une grande joie de savoir que les pièces de MM. Paul Haurigot et Marcel Espiau auront pour cadre le luxueux théâtre qui ouvrira demain ses portes au grand public parisien.
On se rappelle sans doute les études que nécessitèrent la mise au point des statuts de la Société française du théâtre; des difficultés plus grandes. eussent retardé sans doute les premières réalisations de cette œuvre si M. Quinson ne lui avait, spontanément, offert son assistance. Ce geste marque une date dans l'histoire du théâtre : il est élégant, d'excellent augure pour les destinées du Théâtre de la Michodière.
Paul Nivoix
