La Presse - 15 novembre 1925


v La Presse 1925 11 15 02 Gambetta était-il ventriloque

LA QUOTIDIENNE

Gambetta était-il ventriloque? Telle est la question que pose l'Intermédiaire des Chercheurs et Curieux. Elle est motivée par le récit qu'a fait Mme Jules Baroché, dans ses Souvenirs du Second Empire: L'auteur raconte que Gambetta, alors qu'il n'était encore qu'un petit avocat, aimait à passer ses après-midi au Corps Législatif. Sans doute, était-il déjà tourmenté par le véhément désir d'en faire partie. De la tribune dans laquelle il avait pris place, il s'amusait à interrompre les orateurs.
«Il parait que la voix qu'il contrefaisait avec le plus de perfection, était celle de Thiers. Un jour que l'historien de la Révolution n'assistait pas à la séance, Gambetta s'était amusé à lancer une interruption, qui paraissait venir de la place de celui-ci, à l'adresse d'un député du nom de Du Miral, qui occupait alors la tribune et qui, furieux d'avoir été ainsi interrompu, en voulut longtemps à son collègue qui n'y comprenait rien. »


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L'Intermédiaire ne saurait manquer de recueillir des précisions, et des renseignements sur ce point; cette intéressante publication, à laquelle collaborent tant d'historiens et d'érudits, a donné la solution de problèmes autrement compliqués, nous saurons donc par elle, si Gambetta était bien réellement ventriloque ou si la veuve de l'ancien ministre impérial lui a trop généreusement attribué un talent qu'il ne possédait pas.
De toute façon, la plaisanterie à laquelle se serait livré Gambetta, aurait bien été dans le caractère de l'homme; il a montré, toute sa vie, un penchant marqué pour les grosses farces et les facéties vulgaires; cet ancien bohème du quartier latin avait gardé l'humeur et les goûts que manifestait la Jeunesse des Ecoles de son temps. Même parvenu aux situations les plus en vue, il était incapable de contenir un penchant qui se manifestait dans les circonstances les plus imprévues.
Maurice Talmeyr, qui a connu Gambetta au temps où le tribun était à l'apogée de sa carrière et au sommet de sa renommée, en a tracé, dans les «Souvenirs» qu'il donne au Correspondant, un portrait vigoureux et vivant, mais dont certains aspects ne sont pas sans causer une impression de pénible surprise.
C'est ainsi que Talmeyr l'a vu, un soir, risquer chez Victor Hugo, après un diner, cette incroyable tenue: «Sous prétexte de se montrer plaisant d'étonner par sa gaité et son manque de cérémonie, il s'étendait par terre, de tout son long, sur le tapis du salon, au milieu des invités qui devaient prendre garde de ne pas marcher dessus et de femmes bien élevées, qu'il cherchait à faire rire...»
Quel contraste, entre l'homme public, en représentation, tonnant à la tribune du Parlement, se campant en la pose déclamatoire qu'ont fixée dans une matière immuable vingt statues dressées sur les places de nos grandes cités et le personnage aux facéties sans distinction, qui commettait, dans l'intimité, de telles excentricités, pour amuser les convives d'un poète illustre, après un diner de bon ton !

PAUL MATHIEX.