| Le Petit Écho de la Mode - 01 novembre 1925 |
Y a-t-il encore des loups en France ?
Les loups courent les rues; ils ont les honneurs du cinéma; toute une littérature leur est consacrée; c'est la bête du jour. Seulement ceux qu'on voit dans les rues sont tenus en laisse et muselés (pas toujours); au cinéma, ils ne mordent que sur l'écran et la littérature qui les exalte a pour théâtre le Far-West américain.
Mode étrange! Le loup qui fut si longtemps le symbole de la cruauté, la terreur de nos campagnes, l'ennemi de tous les jours, a conquis nos sympathies. Ne pouvant devenir berger comme le Guillot de la fable, il s'est fait chien. Est-ce un roublard qui a consenti que son cou fût pelé pourvu que son écuelle fût pleine? Est-ce un vaincu qui a accepté son destin? Prenez garde au chien, Ah! notre vieux caniche... le chien du régiment... Mais ne nous attendrissons pas sur sa vieille barbiche.
Le loup, le vrai loup, avait une place considérable dans la vie d'autrefois : c'était un fléau de la nature au même titre que la grêle, les inondations ou la guerre; on comptait avec lui.
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Perrette ne l'oublie pas en supputant les achats futurs et elle lui fait sa part, comme on la fait au feu. La légende est remplie de ses tragiques exploits, et la bête du Gévaudan a figure de loup; c'est un important personnage dans le roman de Renart; les contes du vieux temps lui réservent un rôle, et le Petit Chaperon rouge est l'histoire de tant d'enfants mangés par lui; ses jeunes victimes, cependant, jouent à Loup y es-tu? et le langage populaire est rempli d'expressions qui prouvent la préoccupation constante des paysans à l'endroit du bandit à quatre pattes.
Je ne vois guère que le tigre à qui ses victimes aient fait autant de publicité. L'Annamite en a peur et en parle continuellement comme faisaient nos ancêtres à l'égard du loup. Ici et là c'était, et c'est encore, en Indochine, la menace perpé- tuellement suspendue, le danger toujours imma- nent, la ruine et la mort qui rôdent.
Assurément les temps ont changé; mais ce ne fut pas sans peine ni depuis si longtemps. J'ai sous les yeux une statistique qui ne remonte pas au déluge, de 1849 à 1873 on a contrôlé en France une destruction annuelle moyenne de 1.200 loups. Ce qui prouve qu'il y en avait encore pas mal en activité de service. Bien plus: lors du grand hiver de 1879-1880 les loups firent de tels ravages, que les chambres votèrent une loi d'extermination; elle donnait une prime de 200 francs pour tout animal, loup ou louve, s'étant jeté sur des êtres humains; 150 francs pour une louve pleine, 100 francs pour un loup, 40 francs pour un louveteau. Les effets de cette législation n'ont point tardé à se faire sentir, si l'on en juge par la diminution rapide du nombre de bêtes abattues annuellement depuis la promulgation de la loi, de 1.319 loups tués en 1883, on passe en 1900 à 115; aujourd'hui les chiffres sont insignifiants et Vigny n'écrirait plus la Mort du Loup (ce qui d'ailleurs serait regrettable).
Est-ce à dire qu'il n'y a plus de loups en France? On n'en peut pas répondre. Et n'y en eût-il plus un seul en ce moment, on ne serait pas assuré qu'il n'y en aura pas demain. Il n'y a qu'une île pour être certaine que les loups ont disparu de son territoire; les derniers loups ont été tués en Angleterre, en 1680; en Irlande, en 1710; il n'y en a plus en Corse non plus. Mais ils continuent à subsister sur certaines parties du continent; les frontières de terre permettent toujours l'infiltration de quelques colonies nouvelles, à mesure qu'on détruit les anciennes, d'autant plus que ce sont d'infatigables coureurs, qui peuvent faire quarante lieues en une seule nuit.
La conclusion s'impose : nous ne serons assurés de ne plus avoir de loups en France que le jour où il n'y en aura plus sur notre continent. En fait, les autres nations les pourchassent comme nous le faisons nous-mêmes et la race diminue manifestement; tôt ou tard, même sur le continent, elle disparaîtra tout à fait, et par conséquent, en France aussi.
Il y a une vingtaine d'années, ils trouvaient encore à se loger en deux régions dans le centre de notre territoire, Limousin, Périgord, Quercy, d'une manière générale sur le versant occidental du Massif Central; d'autre part, ils habitaient aussi les forêts du Nord-Est, depuis l'Aisne jusqu'au Doubs inclusivement. C'est là que résident encore les derniers survivants, là que, le cas échéant, trouveraient asile les indésirables venus de l'étranger. En février 1906, une bande de loups fit son apparition dans les contreforts du Pilat, qui séparent les départements de la Loire et du Rhône. Est-on jamais sûr? Mais depuis longtemps, faute peut-être d'hivers rigoureux, on n'a pas eu à parler de leurs exploits.
Au surplus, la lutte contre les derniers représentants de la race est sérieusement organisée et le Service des forêts, qui en a été chargé vers 1830, a fait de bonne besogne. On sait qu'avant cette organisation administrative, la chasse aux loups était réservée à un grand Louvetier de France assisté de lieutenants de louveterie dirigeant la chasse chacun dans une province. Ces fonctions ont été supprimées quand le gouvernement en a confié les prérogatives à l'administration; mais le titre en a été jalousement conservé par les détenteurs et j'ai connu dans ma jeunesse d'anciens lieutenants de louveterie qui étaient fiers de ce titre comme s'il eût été de noblesse.
Mais il n'y a plus de lieutenants, et quant à la noblesse, les loups eux-mêmes l'ont perdue. Malgré leurs méfaits, ces brutes d'un âge féodal avaient une certaine allure, et la terreur qu'ils inspiraient n'allaient pas sans une certaine poésie, poésie tragique, poésie des âpres quêtes, des dangers de la mort entrevue ou subie. Qu'est-elle devenue, grand Dieu!
En passant à notre service, les chiens-loups me font penser aux contrebandiers qui « se mettent » dans la douane.
LE VOYAGEUR.
