Le Petit Journal Illustré - 01 novembre 1925


Le Petit journal illustré 1925 11 01 le fait de la semaine par Ernest Laut . Il faut préserver la nature

LE FAIT DE LA SEMAINE

Un peu partout, les hommes commencent à se préoccuper de protéger la nature contre leurs propres déprédations. On classe les beaux paysages afin d'empêcher que des installations industrielles les viennent déshonorer; on apporte des restrictions nécessaires à la liberté de la chasse qui risque d'amener l'anéantissement de certaines espèces d'animaux. Enfin, on crée des réserves où ces espèces menacées de destruction pourront se reconstituer.
Tout cela est fort sage. Chaque fois qu'une race d'animaux disparaît par la faute des hommes, c'est une source de profits dont l'humanité se prive de gaîté de cœur. Sans compter qu'il en résulte, dans l'ordre de la nature, un déséquilibre dont les conséquences s'appesartissent sur les hommes eux-mêmes.
Il y a quelques années, il fallut réglementer la pêche de la baleine et la chasse des phoques à fourrure. Les grands cétacés et les grands phoques étaient menacés de complète disparition... Notre ministère des Colonies dut également restreindre la chasse aux grands pachydermes dans nos possessions africaines. On en faisait un véritable massacre. L'ivoire est de plus en plus cher. Quoi d'étonnant ?...


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La race des éléphants d'Afrique est en voie d'extinction. Et l'ivoire est un des rares produits naturels dont la science humaine n'a pu trouver la synthèse. L'ivoire ne se fabrique pas. Il n'y aura donc plus d'ivoire quand les espèces d'animaux qui le fournissent auront été complètement anéanties.
Jadis, on faisait tous les chapeaux d'homme en castor. Or, le castor, ce merveilleux animal dont nos aïeux admiraient avec raison l'intelligence industrieuse et l'esprit sociable, a disparu depuis longtemps, victime de la mode.
C'est la mode encore qui faillit priver la nature de quelques races d'oiseaux, belles entre les plus belles. Combien d'espèces de ces hôtes merveilleux des forêts tropicales ont été décimées parce que les élégantes des pays dits civilisés se plurent à se parer de leur plumage. ! Le colibri, l'oiseau-mouche, ces « flammes ailées », comme les appelle Michelet, ont été chassés sans pitié; les Papous de la Nouvelle-Guinée ont dépeuplé leurs forêts des paradisiers qui les habitaient. En Afrique, les marabouts, les bengalis n'ont pas eu meilleur sort.
La mode de l'aigrette a failli causer la disparition du héron blanc. Heureusement, les autorités du Venezuela, pays où l'on trouve surtout le précieux oiseau, intervinrent et prirent des mesures pour en interdire la chasse.
Il en fut de même pour l'autruche qui, domestiquée et élevée dans les fermes du Cap, ne risque plus de disparaître.
A la vérité, aucune race d'animaux n'est inutile dans la nature. Il y a quelques années, des chasseurs américains se livraient dans l'Afrique du Sud à un véritable massacre des lions. Peut-être croyaient-ils par là rendre service aux habitants. En quoi ils se trompaient tout simplement. Les fermiers du pays, en effet, ne tardèrent pas à protester contre ces hécatombes. Les lions ayant été occis, il arriva que les grands cerfs sauvages, dont ces fauves faisaient leur nourriture, se mirent à pulluler, dévastant les cultures. Si bien que les paysans en appelèrent aux autorités :
Et les autorités prièrent les Nemrod américains d'aller exercer leur adresse ailleurs. Certains êtres, qui passent pour uniquement malfaisants, ont leur utilité. Le requin, par exemple, fournit à l'homme toutes sortes de matières utiles; on se préoccupe donc, en ce moment, d'organiser méthodiquement la pêche du grand squale tout en évitant d'en anéantir l'espèce.
Les serpents... voilà les plus sales bêtes du monde. Il semblerait qu'on dût les détruire jusqu'au dernier. Eh bien, non. La chimie ophidienne démontre que leur venin est efficace contre le virus de la rage... Détruisons donc les serpents, mais n'en détruisons pas trop Peut-être qu'un jour ils nous sauveront de maux bien plus terribles que l'effet de leur morsure.
Tout ceci démontre combien est opportune cette préoccupation, à peu près générale, dans les pays civilisés qui aboutit à des mesures en vue de protéger la nature contre l'imprévoyance et l'esprit destructeur des hommes.
Depuis longtemps, les Américains ont donné l'exemple. Ils ont agi pour les bêtes comme pour les races primitives qui habitaient leur pays, et créé des réserves pour les phoques, pour les bisons et autres animaux, aussi bien que pour les Peaux-Rouges. Dans leurs grands parcs nationaux, à l'abri des coups des chasseurs, les races d'animaux spéciales à l'Amérique du Nord se reproduisent librement, assurées ainsi de n'être pas anéanties.
L'Italie, récemment, a suivi l'exemple et créé le parc national du Grand-Paradis pour empêcher la disparition des bouquetins.
Les autres pays d'Europe devraient prendre des initiatives du même genre pour la sauvegarde des animaux que la chasse n'a pas assez ménagés.
Chez nous, notamment, nous devrions avoir quelques réserves où nos oiseaux de pays si utiles à l'agriculture, vivraient en paix.
On ne saurait prendre trop de précautions pour conserver tant de ressources précieuses et empêcher l'homme imprévoyant et cruel de les détruire à jamais.

Ernest LAUT