| Paris-Soir - 01 novembre 1925 |
DU POINT DE VUE DE SIRIUS
Mascarades judiciaires
Il n'y a pas très longtemps, je tartinais sur la "reconstitution" d'un beau crime, imaginée par des magistrats pleins de fantaisie, avec le concours de nombreux témoins et des assassins eux-mêmes. Il ne manquait guère que la victime pour que le spectacle fût complet.
Or voilà que ça recommence. La Cour d'assises a décidé de se transporter, en compagnie des jurés, des avocats, des accusés, des témoins, boulevard Beaumarchais, dans une certaine boutique de librairie où il s'est passé quelque chose. A l'heure où j'écris, j'ignore encore les détails de cette émouvante cérémonie, Mais j'imagine fort bien le déploiement de forces policières destinées à contenir le flot des curieux, les barrages autour de la boutique; puis la résurrection des divers détails du drame qu'on subodore.
«Libraire Le Flaoutter, mettez-vous par ici. Bon. La victime est entrée par là. Elle tournait le dos à la porte. Nous y voilà. Maintenant, vous allez nous faire le plaisir de tirer un coup de revolver.... »
Le coup de revolver tiré, on se précipite chez la concierge :
- Madame, n'avez-vous rien entendu?
- Euh .. je... il me semble avoir reconnu l'aboiement d'un chien...
Après ça, on invitera un des assistants à faire le mort.
- Couchez-vous à terre. Bien. Vous autres, prenez-le par les épaules et par les pieds. Transportez-le au dehors, sans faire le moindre bruit. Rasez les murs... Concierge, qu'avez- vous vu?
- Euh !... je crois que c'est un de mes locataires qui descendait à la cave.
Et la petite comédie continue. Bonne journée pour l'instruction.
Mais pourquoi avoir attendu ainsi le dernier moment? Ce sont les magistrats chargés d'enquêter qui auraient dû se livrer à cette opération d'ailleurs ridicule et maintes fois réclamée par les intéressés. Les jurés, eux, n'avaient qu'à se prononcer sur les conclusions de l'enquête. On prétend, au- jourd'hui, les transformer en détectives, les associer aux recherches policières. Originale façon de concevoir la justice.
Il faut espérer, toutefois, qu'on ne s'arrêtera pas en si bon chemin. Au prochain crime mystérieux, on saura se souvenir de ce précédent. La Cour d'assises et le jury, flanqués des témoins, des policiers, des gardes municipaux, des journalistes, des opérateurs de ciné, se rendront sur les lieux. On emportera tout un stock de surins, de brownings, de fausses barbes, de déguisements... Au besoin, on pourrait y joindre quelques cadavres.
Que si l'affaire doit se dérouler plus tard à la Cour d'appel et à la Cassation, nos plus hauts magistrats devront, à leur tour, participer à ces mascarades édifiantes.
Il n'est rien de tel que la vision sur place et le document humain.
Et puis, il faut bien le dire, le secret de l'instruction, c'est un peu périmé. En un temps où l'on ne parle que de diplomatie publique, il n'est pas mauvais que la justice soit déballée dans la rue.
Le prestige de la magistrature ne peut que sortir grandi de telles épreuves.
Et, entre nous, elle en avait besoin, la pôvre !
Victor MERIC.
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