L'Œuvre - 01 novembre 1925


LOeuvre 1925 11 01 02 châsse réservée

Hors d'oeuvre
Châsse réservée

Nous évoquions, avant-hier, le culte des morts chez les Malgaches, et la cérémonie du «Retournement», qui consiste, chaque année, à exhumer les ossements des défunts pour leur donner une attitude plus artistique dans leurs tombeaux.
Grâce à Dieu, nous dépassons les Malgaches dans l'art d'accommoder les restes. Et vraiment les derniers cannibales de l'Afrique Centrale seraient émerveillés de notre fétichisme sacrilège.
On lit dans le Bien Public, journal de la Côte-d'Or, cet entrefilet qu'il convient de citer intégralement :


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Anciens chasseurs à pied. Le 25 octobre, la section de Nuits de la Sidi-Brahim de la Côte-d'Or se réunissait à la mairie sous la présidence de M. le colonel Moissenet, président d'honneur. La séance terminée, les anciens chasseurs se rendirent au domicile de M. Derône, président de la section, pour y prendre le fanion, ainsi que la châsse renfermant un ossement du caporal Lavayssière. Ce précieux souvenir fut porté dans le nouveau local du Musée Driant où le fanion est également déposé. En quelques mots, le président a rappelé l'héroïsme de Lavayssière, qui, tous les gradés étant hors de combat, organisa la défense du marabout de Sidi-Brahim et pendant trois jours soutint les courages. Les restes de ce vieux brave méritent bien d'être à la place d'honneur dans ce musée où sont accumulés tant de souvenirs.
Ce pieux devoir rempli, les chasseurs ont pris en chantant le chemin de Premeaux où un goûter succulent, un vrai goûter «dînatoire», fut servi par le camarade Jeannin. Le bon vin a rempli les verres, on a trinqué à la prospérité de la section, on a chanté debout la Sidi-Brahim. Une quête pour le Musée a produit la somme de 17 francs. On ne se sépara qu'à une heure avancée de la nuit.
Nuits-Saint-Georges ne peut s'offrir, comme Paris, un héros tout entier, mais s'enorgueillit de posséder un fragment d'un héros presque aussi inconnu. Si peu considérable que soit la relique, elle possède néanmoins des vertus «dinatoires» et «chantatoires»... Faut-il plaindre ou admirer ces vaillants chasseurs, presque tous jeunes et survivants de la guerre de 1914, qui, ayant mis dans la vitrine d'un musée un os du caporal Lavayssière, ont cru remplir un «pieux devoir» en vidant leurs verres pleins de bon vin, en chantant la Sidi-Brahim et en se séparant à une heure avancée de la nuit, dans un état également avancé de grand enthousiasme patriotique?
Le reliquaire, dans ses rapports avec les héros, est un instrument d'un genre nouveau. Il est d'un usage courant dans les églises, lorsqu'il s'agit d'honorer un saint en exposant à la vénération des fidèles quelque pièce anatomique dont le bienheureux, de son vivant, fut usufruilier.
On devait fatalement arriver à l'unification du culte. Car la mystique du patriotisme et la mystique de la religion ont d'étroites affinités. Disons mieux: le patriotisme est une religion.
Nous avons fait remarquer ici même (à propos d'une consécration qui vient de lui être donnée par notre Saint-Père le Pape), que le dogme orthodoxe quant à la chevelure est appliqué de la même façon dans les couvents et dans les casernes.
Le patriotisme et la religion appliquent la même conception du sacrifice, et du rachat par le sacrifice. Avec cette différence toutefois que, dans l'axe religieux, le sang d'un seul être a suffi pour racheter tous les crimes et assurer le salut du monde... tandis que, dans l'axe patriotique, le sang d'une multitude de pauvres bougres est nécessaire pour payer les gaffes de quelques-uns et assurer leur fortune.
Le patriotisme et la religion appliquent les mêmes principes par une sage distinction entre les états-majors et la masse des combattants... En haut, les personnalités supérieures, mitrées, empanachées, dorées, bedonnantes sous l'uniforme étoilé ou la pourpre cardinalice; en bas, les humbles soldats du Christ ou de la patrie, en vêtements boueux ou en soutanes râpées, le visage émacié et le ventre creux...
Mais les humbles soldats du Christ ou de la patrie ont un avantage. Comme ce sont eux qui sont livrés aux bêtes du cirque ou aux balles de l'ennemi, ce sont leurs os qui sont mis sous vitrine dans les musées ou sous châsse dans les églises, pour donner aux autres de la vertu ou du courage. Et c'est vraiment, lorsqu'on y réfléchit, une chose qui peut dégoûter les candidats au martyre de mourir pour le Christ ou de se faire tuer pour la patrie...

G. de la Fouchardière