| Le Petit Journal Illustré - 01 novembre 1925 |
Les Cinq Détectives
par GABRIEL BERNARD
CHAPITRE XIX (Suite)
Un câblogramme de Minneapolis
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RÉSUMÉ DES PRÉCÉDENTS FEUILLETONS Constance Phips, la fille du milliardaire américain, a disparu mystérieusement le jour même de son mariage, à Paris, avec le baron de Champval. Après que la police officielle eût échoué dans ses recherches, Phips fait appel à cinq détectives privés. L'un d'entre eux, Bob, croil avoir décou vert la jeune fille dans un inonastère d'Espagne et l'enlève en automobile grâce à une complice qui a endormi Constance du sommeil hypnotique. Un autre, Jonas, la rencontre dans un studio cinématogra- phique, aux Etats-Unis et l'enlève en avion. Cependant, à Saint-Germain, Reginald Phips attend des nouvelles.
Mais, après avoir lu une partie du texte, en dépit de son flegme imperturbable, Sam Quickson sursauta et une de ses mains s'agrippa nerveusement à son fauteuil.
Le câblogramme était ainsi conçu:
Crois devoir vous câbler in extenso article suivant paru aujourd'hui dans le Minneapolis Herald:
« Ainsi que nous l'avons relaté, la représentation donnée l'autre jour au Grand Théâtre de Minneapolis fut troublée par un drame véritable dont le caractère mystérieux n'a pas laissé d'intriguer et même de surexciter l'opinion publique.
« Rappelons les faits tels qu'ils sont établis par l'information du magistrat instructeur :
« Lundi dernier, on jouait pour la première fois à Minneapolis la pièce nouvelle de Jack Holston, l'Enigme du Passé avec, comme principale interprète, une jeune actrice dont les débuts sont très récents Miss Margaret Singleby.
« Cette pièce du célèbre auteur américain est, comme on sait, très mouvementée et très poignante.
« Au dernier acte, l'héroïne, personnifiée par miss Margaret Singleby, est attirée dans un guet-apens par un personnage peu recommandable, condamné plusieurs fois pour contravention aux justes lois concernant la prohibition.
« Cet homme, à la fin d'une scène pathétique, se précipite sur la jeune femme et la frappe d'un coup de poignard; puis il s'enfuit, la laissant grièvement blessée. « C'est alors qu'intervient le personnage sympathique de la pièce, un homme de l'Ouest, rude d'allures mais au grand cœur, dont l'héroïne n'avait pas deviné l'amour qu'il avait conçu pour elle.
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« Il ranime et secourt la blessée, et il jure de punir son assassin.
« Or, le matin du jour de la représentation, pour des motifs qui n'ont pas encore été complètement éclaircis, la direction dut prendre ses mesurès afin de remplacer l'acteur qui devait jouer le rôle du meurtrier.
« On fit appel à un artiste de passage à Minneapolis, lequel, ayant appris qu'une défection pouvait compromettre la représentation, vint se présenter spontanément au directeur, prétendant savoir le rôle, ce qui, du reste, était vrai.
« Cet acteur joua sous le nom de Jim Barry.
« A la répétition, d'abord, au spectacle ensuite, il se montra à la hauteur de sa tâche et tout semblait pour le mieux. « Arrive la grande scène du dernier acte. « Margaret Singleby et Jim Barry la jouent supérieurement.
« A la réplique voulue, l'acteur fait le geste meurtrier qu'implique son rôle ; sa partenaire tombe et il s'enfuit dans les coulisses après un jeu de scène dont l'impressionnante vérité produit grand effet sur le public, qui applaudit à tout rompre. « Quand Jim Barry a disparu, l'autre acteur, nommé Windbell, celui qui tient le rôle sympathique, fait son entrée ; il voit Margaret Singleby étendue sur la scène et court à elle en clamant les répliques que comporte le texte en cette phase de l'action.
« Il se penche sur elle, parle encore jusqu'au moment où Margaret Singleby doit lui répondre.
« Mais Margaret Singleby ne dit pas la réplique attendue.
«Etonné, l'acteur répète sa propre réplique.
« Nouveau silence...
« C'est alors que Windbell s'aperçoit avec terreur qu'un filet de sang tache le corsage de sa partenaire...
« Margaret Singleby a été véritablement frappée par Jim Barry, et frappée à mort... « L'infortunée artiste expira, en effet, quelques instants après, sans avoir pu proférer une seule parole.
« Comme nous l'avons dit dans un précédent numéro, Jim Barry demeura introuvable et, tout naturellement la police se lança à sa poursuite; mais, à l'heure où nous écrivons ces lignes, elle n'a pas encore réussi à retrouver sa piste.
La question se pose de savoir s'il s'agit là d'un meurtre volontaire ou d'un meurtre accidentel.
« Les investigations faites dans le but d'élucider ce point de première importance ont amené la découverte de faits étranges. « Ces faits ce n'est pas l'enquête officielle qui nous les a révélés; nous devons la connaissance à nos investigations particulières.
« Comme si ce drame n'eût pas été assez mystérieux et troublant par lui-même, voilà qu'un bruit courut, suivant lequel Margaret Singleby n'était qu'un nom d'emprunt qui dissimulait une personnalité des plus connues, on peut même dire célèbre dans le monde entier, mais non point au titre d'artiste dramatique.
« Cette personnalité ne serait autre que miss Constance Phips, la fille du milliardaire bien connu, disparue le jour même de son mariage, à Paris, dans des circonstances demeurées inexplicables malgré toutes les recherches effectuées par les polices de l'Europe entière.
« Nous ne voulons pas divulguer nos moyens d'information, mais nous donnons pour certain ce qui suit:
« Ce sont deux détectives étrangers, dont les recherches particulières avaient abouti à l'hypothèse que miss Margaret Singleby et miss Constance Phips ne faisaient qu'une seule et même personne, qui, après le drame, ont fait cette sensationnelle révélation.
Ces deux p personnages, déguisés l'un et l'autre et menant un train d'hommes riches, suivaient miss Margaret Singleby dans sa tournée depuis New-York.
« On les croyait des gentlemen épris de l'actrice et essayant de faire agréer leurs hommages, non point dans un but peu honorable comme cela se voit souvent en Europe, mais pour lui offrir leur main et leur fortune.
« Ils étaient effectivement en concurrence, mais non point, comme on le croyait, dans le domaine de l'amour et du mariage leur but était de s'assurer de l'identité de l'actrice et de la fille du Roi des Dynamos « Chacun croyait que l'autre était un véritable soupirant. »
« Or, le jour même de la fatale représentation de l'Enigme du Passé, à Minneapolis, chacun découvrit qu'il avait affaire à un confrère, et cette circonstance fut, sans doute, funeste à l'actrice.
« Au lieu d'enquêter sur le remplacement du partenaire habituel de miss Margaret Singleby par Jim Barry, remplacement dont les causes problématiques auraient dû attirer l'attention de consciencieux détectives, ils ne songèrent qu'à se jouer mutuellement des tours.
« Chacun voulait enlever miss Margaret Singleby et empêcher l'autre de réussir
la même opération.
« Le résultat fut que, pendant qu'ils se battaient, car leur compétition s'acheva par une dure séance de boxe sans gants, miss Margaret Singleby était tuée en scène. « Ce qui est terrible à penser, c'est que chacun des deux détectives en question avait préparé son enlèvement de telle sorte qu'il fût accompli avant le dernier acte de l'Enigme du Passé.
« Point n'est besoin d'ajouter que les deux concurrents sont également contristés par ce déplorable dénouement.
« A présent, ils unissent leurs efforts pour découvrir le meurtrier de miss Margaret Singleby, qu'ils affirment plus que jamais être miss Constance Phips.
« Aux dernières nouvelles, John Barry est toujours introuvable; mais l'hypothèse des deux détectives, dont les noms de guerre sont Scipion et Valentin, est admise par la police officielle : l'infortunée Margaret Singleby serait bien Constance Phips. « Nous tiendrons nos lecteurs au courant des suites de cet événement qui devient tout à fait sensationnel. »
Suivaient quelques réflexions personnelles du correspondant des établissements Reginald Phips, à Minneapolis. Sam Quickson était atterré. La source du câblogramme était sérieuse. Le Minneapolis Herald était un journal réputé pour la sûreté de ses informations et la conscience professionnelle de ses reporters.
Après avoir réfléchi sur ce qu'il convenait qu'il fit, Sam Quickson sonna le domestique de service dans l'antichambre et lui enjoignit d'aller chercher le baron de Champval et la comtesse Zitti. Ils furent bientôt dans le bureau milliardaire. Sans un mot, Sam Quickson leur tendit le câblogramme.
Après avoir lu, l'un et l'autre se répandirent en lamentations. Flora pleurait, sanglotait. Le baron semblait près de se trouver mal. Les sentiments de Sam Quickson, pour être moins expansifs, n'en étaient pas moins douloureux. Il dit, lorsque ses interlocuteurs parurent en état de l'écouter :
- Bien entendu, nous ne devons pas laisser soupçonner la moindre parcelle de la vérité à M. Reginald Phips...
- Cela va sans dire, approuva le baron de Champval.
- Et pourtant, dit Flora entre deux sanglots, il faudra bien la lui apprendre un jour, cette épouvantable vérité... A moins que...
- A moins que ?... questionna Sam Quickson.
- A moins que la raison de notre ami n'ait sombré avant que nous puissions envisager la possibilité de l'instruire...
- M. Reginald Phips, dit Sam Quickson, est assurément dans un état déplorable; mais, quoi qu'aient dit certains médecins, j'ai la conviction, moi, que sa raison n'est pas sérieusement menacée...
- Je voudrais vous croire s'écria la comtesse.
- Mais, soupira le baron, je ne partage pas votre optimisme, monsieur Quickson... Un seul remède pourrait sauver M. Reginald Phips ce serait le retour de sa fille, ma bien-aimée Constance... Or, le câblogramme que vous venez de nous faire lire détruit notre suprême espérance... Constance a cessé de vivre, et, pour moi, son époux, la douleur ressentie est encore envenimée par les circonstances qui environnent la fin tragique de celle qui porte mon nom... Oh! c'est atroce... Et Bagadana, grâce à son merveilleux et terrible pouvoir, a eu la vision de ce drame...
- Je veux espérer, coupa Flora, que ces deux détectives maudits, qui sont, indirectement, la cause de la mort de Constance, ce Scipion et ce Valentin, auront la conscience d'envoyer un rapport...
- Ils enverront au moins une note à payer, grinça Sam Quickson. Au reste, que m'importe ce que raconteront ces gens-là ... J'ai déjà câblé à notre correspondant, à Minneapolis, d'avoir à me transmettre d'urgence toutes les informations qui lui parviendront... Mais, j'y songe, monsieur de Champval, vous avez, vous, quelque chose de très pressé à faire...
- Quoi donc ? interrogea le baron, surpris.
- Il faut que vous preniez le premier paquebot à destination de l'Amérique... Il faut que vous vous rendiez par les voies les plus rapides à Minneapolis, afin de reconnaître... Mme la baronne de Champval... Si, ce que je n'ose espérer, hélas! il y avait erreur sur la personne, si ce n'était pas Constance Phips qui eut été assassinée sous le nom de Margaret Singleby, tout serait remis en question... Et, en l'espèce, cela équivaudrait à un nouvel espoir... L'expérience de Bagadana, au pouvoir de laquelie je ne croyais pas, je l'avoue, prend maintenant une étrange valeur... Je vais donner des ordres pour que vous puissiez partir dès ce soir...
Bien que la suggestion de Sam Quickson procédât de la logique la plus saine, elle parut effarer le baron de Champval. Moi, balbutia-t-il, partir ce soir pour l'Amérique... Et il regardait anxieusement Flora Zitti, comme pour la consulter. La belle comtesse comprit le sens de cette interrogation muette, et elle y répondit très nettement
- Mais certainement, cher ami, dit-elle, vous devez sans retard vous rendre à Minneapolis. M. Sam Quickson est excellemment inspiré lorsqu'il vous donne ce conseil.
Toutefois, comme, renseignements pris par Sam Quickson lui-même, le premier paquebot à bord duquel pût s'embarquer le baron de Champval ne partait de Liverpool que trois jours plus tard, le mari de Constance Phips avait au moins quarante-huit heures devant lui pour quitter la France. Or, durant ces quarante-huit heures, il devait se produire des événements de nature à modifier ses dispositions.
(A suivre)
Gabriel BERNARD.

