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L'Œuvre - 25 avril 1926


L'Oeuvre 1926 04 25 Hors doeuvre - Carcasse

Hors d' Œuvre
Comme nous l'avions annoncé...

Trois jours après la répétition générale de La Carcasse, alors qu'un public réputé particulièrement intelligent avait entendu la pièce sans émettre de protestations, et que des spectateurs plus ordinaires y avaient assisté sans songer à mal, je publiai à cette place un article plein de bouffonnerie outrancière et de feinte indignation.

«Eh quoi! un général cocu, et qui le sait qu'il est cocu, et qui en tire profit!... Un général dont le fils est voleur et sergent-major!... Est-ce tolérable à la Comédie- Française ?... Non... Il faut espérer qu'un député, plein d'une indignation patriotique, se dressera pour demander la suppression du crédit accordé à notre première scène subventionnée. Il faut espérer que le général de Saint-Just, debout au banc de l'accusation, fusillera le ministre de l'instruction publique. »

Ma prophétie s'est réalisée. Il n'y a pas de quoi se vanter; car je suis profondément épaté de la réalisation d'une fiction par quoi je poussais à l'absurde les vigilants «gardiens de notre patrimoine national»... Mais c'est une spéculation de tout repos que de pousser ces gens-là à de l'absurde. Ils ne marchent pas; ils courent, et ce qui est difficile, ce n'est pas de les mettre en mouvement, c'est de les arrêter.
Une seule petite modification s'est produite dans l'exécution du plan que j'avais conçu. Ce n'est pas le général de Saint-Just qui a fusillé les ministres de l'instruction publique (car on en a visé deux). C'est le général de Castelnau qui a épaulé. Il n'a pas réussi à abattre une pièce qui cependant a du plomb dans l'aile.
Pourtant, il faut être toujours juste et de bonne foi, même vis-à-vis de ceux dont on ne partage pas les idées.
M. Lamoureux a eu parfaitement raison de déclarer qu'il n'exigerait pas le retrait de La Carcasse, sous prétexte que La Carcasse ne plaît pas à tout le monde. A ce compte, peu de pièces et très peu d'artistes tiendraient le coup, et il n'y aurait plus d'art dramatique possible.

Mais M. Desjardins a eu parfaitement raison de demander une réduction de 20.000 francs sur le crédit officiel affecté à la Comédie-Francaise. Il devait même être plus audacieux et demander la suppression totale d'une subvention injustifiées Car enfin, il vous est permis de dire: Personne n'est obligé d'aller à la Comédie-Française, où on trouve des spectacles pour tous les goûts. Lorsque Molière est sur l'affiche, les médecins, les cocus et les dévots, dont la susceptibilité professionnelle, religieuse ou conjugale est excessive, sont parfaitement libres de rester chez eux. Mais Molière est chez lui... Les banquiers s'abstiendront de constater qu'Isidore Lechat reflète leur image et leurs sentiments... Les féministes n'assisteront pas à cette leçon de dressage que donne aux maris La Mégère apprivoisée... Et, lorsqu'on affichera La Carcasse, les anciens généraux emméneront de préférence leur famille aux Folies-Bergère, où des escadrons, des compagnies, des régiments de jolies filles (filles d'officiers supérieurs) exécutent des évolutions presque militaires sans porter le moindre uniforme qui puisse être offensé par le moindre scandale.
Pardon... Votre raisonnement ne tient pas debout. Vous oubliez que tout citoyen français est contribuable du Français, même s'il n'y a jamais occupé un strapontin. Nous payons tous des impôts, et c'est avec le produit de nos impôts qu'on subventionne les théâtres subventionnés. De telle sorte que les médecins, les dévots, les cocus et les vieux généraux paient des impôts pour qu'on joue au Français des pièces où les dévots sont odieux, les médecins ignorants, les généraux cocus et les cocus ridicules.
Il faut donc supprimer la subvention; ou bien alors, tant que le Théâtre Français sera subventionné, y jouer des pièces qui ne déplaisent à personne.

Napoléon, qui semble particulièrement intéressé dans l'affaire (car il fut général et cocu), avait-il prévu ces étranges conséquences du décret de Moscou?

G. de la Fouchardière


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