| Le Petit Parisien - 25 avril 1926 |
« LE GRAND AUJOURD'HUI ET LE PLUS GRAND DEMAIN »
par Henry FORD
GRANDES AFFAIRES ET PUISSANCE D'ARGENT
CHAPITRE III (suite)
Voici pourquoi l'Europe estime qu'elle ne peut rien faire sans l'exportation : les réformateurs professionnels, venus d'en bas, les financiers professionnels, venus d'en haut, se sont unis pour pressurer toutes les populations et en faire sortir la capacité d'achat si bien que les industriels se voient obligés de chercher des marchés étrangers. Ayant exploité leurs compatriotes, ils veulent exploiter les autres nations. Il pourrait facilement exister un commerce prospère entre toutes les nations. Cette sorte de concurrence haineuse qui amène la guerre n'y est pas nécessaire. Si le marché intérieur est établi, le commerce d'exportation devient alors l'échange naturel et florissant de ces denrées dont un pays peut se passer, alors qu'un autre en a besoin. La concurrence actuelle sur les marchés mondiaux est due en grande partie à l'exploitation des gens dans leur propre pays.
L'argent mis dans une affaire comme un gage de son actif est de l'argent «mort». Quand l'industrie ne vit que grâce à cet argent mort, son seul but devient de suffire aux paiements dus aux possesseurs de cet argent. Servir le public ne peut qu'être secondaire. Si la qualité des denrées met ces paiements en danger, on diminue alors la qualité. Si les services rendus au public portent préjudice aux paiements, ces services sont supprimés. Ce genre d'argent ne sert en rien aux affaires. Au contraire, il les utilise à son profit.
L'argent qui ne veut courir aucun risque dans une entreprise industrielle, mais qui réclame des droits, qu'il y ait profit ou perte, n'est pas de l'argent «vivant». Il n'entre pas de plein cœur dans cette industrie, c'est un poids mort, et plus tôt l'affaire en est débarrassée, mieux cela vaut. L'argent «mort» n'est pas un associé qui travaille, mais une charge stérile.
L'argent «vivant» entre dans une affaire pour y travailler et tout partager avec elle. Il partage les pertes. Jusqu'au dernier sou, il fait partie de l'actif et jamais du passif.
Dans une affaire, à l'argent «vivant», s'ajoutent généralement le travail et l'activité du ou des hommes qui l'y ont placé. L'argent «mort» est une plante parasite. Quelques personnes savent et beaucoup d'autres sentent que les affaires sont quelque chose de plus que l'argent, que l'argent est une commodité et non une puissance.
Une affaire quelconque peut être considérée comme perdue lorsqu'elle commence à financer. Il est quelquefois nécessaire (bien que toujours dangereux) de se procurer de l'argent pour des agrandissements; il peut survenir des occasions critiques où l'on a besoin d'un surplus d'argent comptant, ce qui est très différent de l'action de financer pour le plaisir de financer, pour obtenir de l'argent par le moyen de la finance au lieu de l'obtenir par celui du service public.
Le tournant dangereux
Le tournant dangereux pour une affaire n'est point celui où elle a besoin d'argent, mais celui où elle devient assez florissante pour émettre des actions et des obligations. C'est une tentation à laquelle succombent beaucoup d'entreprises, avec l'illusion qu'il s'agit bien d'affaires. Il s'agit uniquement d'un suicide lent. Toutes les grandes affaires solides ont commencé modestement, se sont développées parce qu'elles répondaient à un besoin et n'ont attiré l'attention des puissances d'argent qu'après avoir atteint leur plein développement. Mais une affaire, qui peut vivre jusqu'au moment où elle attire l'attention de l'argent, devrait être capable de continuer à marcher seule.
Un autre écueil sur lequel se brisent les affaires, c'est la dette. Attirer les gens dans le piège de la dette est une industrie. Beaucoup de gens. il est vrai, ne se remueraient guère s'ils n'y étaient poussés par les dettes qu'ils ont contractées. Ce ne sont pas des hommes libres qui travaillent volontairement et librement. Le mobile de la dette est un mobile d'esclave.
Quand les écumeurs de la finance désirent arrêter le fonctionnement d'une affaire ou s'en emparer, ils commencent toujours par la méthode des dettes. Une fois engagée sur cette route, la malheureuse affaire doit servir deux maîtres : le public et le financier spéculateur. Elle devra lésiner avec l'un pour servir l'autre, et c'est le public qui sera lésé, car les dettes ne permettent pas la liberté du choix.
L'industrie s'est affranchie de la domination de la finance en gardant pour elle ses propres gains. Une affaire qui existe pour nourrir de ses bénéfices des gens qui ne travaillent pas et ne travailleront jamais pour elle est basée sur une erreur. On comprend si bien maintenant cette vérité qu'elle fait partie du Credo du commerce. On sait qu'une industrie doit son service entier au public et que ses bénéfices doivent aller d'abord à cette industrie elle-même, en tant qu'instrument de service pour l'humanité, et ensuite à ceux dont le labeur et l'énergie font marcher et progresser l'affaire: les travailleurs.
Mais ni l'industrie, ni la finance n'ont le pouvoir de forcer le public à acheter ici ou là. Les annales des financiers-hommes d'affaires ne sont pleines que de désastres. Si la finance possédait l'étendue de puissance que lui prêtent les alarmistes, l'Amérique, comme l'Europe, ne serait pleine que de pauvres en guenilles.
L'élément décisif du succès
La vraie façon de conduire une affaire est de chercher l'intérêt de ceux qui ont eu confiance et elle dès ses débuts: le public. S'il y a une économie quelconque à faire sur le prix de revient des produits manufacturés, qu'on en fasse profiter le public. S'il y a un surcroît de profits qu'on le partage avec le public, en abaissant les prix. Si on améliore la qualité des produits, qu'on réalise ce progrès sans discuter. Telle est la conduite à tenir pour une affaire ayant de bonnes intentions. Et ce sera en même temps une bonne affaire, car la meilleure association pour une affaire est une association de bons services réciproques avec le public. Elle est infiniment plus sûre, plus durable et plus profitable qu'une association avec une puissance d'argent Pour pouvoir se défendre contre la tyrannie de l'argent, le mieux est de posséder un système d'affaires qui soit robuste et sain, justement parce qu’il rend d'utiles services à la communauté. Si l'on fait une grande publicité pour les affaires malhonnêtes, ce n'est point parce qu'elles sont plus nombreuses qu'autrefois, mais parce qu'elles sont tout à fait passées de mode. Les grandes escroqueries commencèrent au temps où les occasions étaient rares. On ne vole plus aujourd'hui parce que les occasions honnêtes sont illimitées.
Depuis toujours, les architectes veulent construire, les boulangers cuire le pain, les industriels manufacturer, les chemins de fer transporter, les ouvriers travalller, les marchands vendre et les maîtresses de maison acheter. Comment se fait-il que toutes ces opérations semblent parfois s'arrêter? Uniquement parce que, lorsque tout va bien, il se trouve toujours quelqu'un pour dire: «Voici le moment de lancer un bon coup de fiet. Les gens commencent à avoir besoin de ce que nous vendons, c'est donc le moment de hausser nos prix; ils sont en humeur d'acheter, ils paieront donc pus cher.»
C'est là un acte criminel, tout aussi criminel que de vouloir gagner de l'argent par une guerre. Mais cet état d'esprit naît de l'ignorance. Une partie des industriels comprendront si peu les lois essentielles de la prospérité, que le moment du réveil des affaires leur apparaît comme des périodes où l'argent se récolte à pleins sacs et au cours desquelles il n'y a d'autre sagesse et d'autre science des affaires que de gagner de l'argent, tant que l'on peut et tant que cela dure.
Par bonheur, il existe à présent assez d'hommes maitres d'eux- mêmes pour savoir que marchandage et rapine ne constituent pas l'industrie, mais la détruisent. Quand tout le monde aura compris que les bénéfices doivent êire gagnés et non pas escroqués nous n'aurons plus de difficulté avec les puissances d'argent ni avec aucune autre puissance. Nous pourrons rendre la prospérité universelle et permanente.
Par HENRY FORD, en collaboration avec SAMUEL CROWTHER. Copyright 1920, par Doubleday Page et Co. Tous droits réservés.
(A suivre)
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