| Le Petit Parisien - 23 avril 1926 |
"LE GRAND AUJOURD'HUI ET LE PLUS GRAND DEMAIN
par Henry FORD
Chapitre III. GRANDES AFFAIRES ET PUISSANCE D'ARGENT
Les affaires c'est-à-dire tout le côté matériel de la vie sont menacées par deux classes de gens qui se croient ennemies, mais qui, en réalité, possèdent un but commun: le financier professionnel et le réformateur professionnel.
Tous deux cherchent à détruire les affaires; voilà leur point commun. Leur manière d'agir n'est pas la même. Leurs motifs ne sont pas les mêmes. Mais qu'on leur laisse toute liberté d'action, ils pourraient très rapidement amener la ruine des affaires.
Il n'y a rien à dire contre le véritable financier, qui comprend le maniement de l'argent et sa place dans la vie. Il n'y a rien à dire contre le réformateur qui sait ce qu'il doit faire, qui connaît les conséquences des changements qu'il désire et qui souhaite sincèrement donner une chance de s'en tirer à ceux qu'il veut réformer.
Mais la différence est grande avec le financier professionnel, qui finance pour le plaisir, et pour l'argent qu'il en peut tirer, sans penser le moins du monde au véritable intérêt public. De même pour le réformateur professionnel, qui réforme pour le plaisir, sans se soucier du réel bien-être des gens. Ces deux classes, absolument incapables de réflexion, constituent un vrai danger. Les financiers professionnels ont amené la chute de l'Allemagne. Les réformateurs professionnels ont amené la chute de la Russie. Vous pouvez choisir lequel des deux partis a fait le meilleur ouvrage !
Cette idée que l'argent est le sang vital des affaires et que si vous pouvez diriger l'argent vous pouvez diriger les affaires, cette idée a juste assez de fondement pour paraître vraie: il nous faut, en effet, exprimer en dollars ce qui, en réalité, n'a rien à voir avec les dollars.
Prenez les industries Ford. Pour des raisons de comptabilité et d'impôts, elles doivent être évaluées en dollars suivant des procédés autorisés. C'est ainsi que les industries Ford sont censées valoir de grosses sommes et ces chiffres sont imprimés. Neuf personnes sur dix pensent que nous possédons cette quantité de dollars dans un coin de nos établissements. Il n'en est rien, Nous possédons notre matériel d'énergie, nos hauts fourneaux, nos tours, nos foreuses, nos mines de charbon, nos mines de fer, et ainsi de suite. Nous possédons le matériel technique nécessaire pour manufacturer des automobiles et des tracteurs, ainsi que certaines matières premières à travailler. Dans la marche d'une affaire, la valeur de tout ce matériel dépend de l'habileté de la direction. Qui peut dire la valeur de sa boîte d'outils pour un charpentier au travail?
Prenez quatre hauts fourneaux, cinquante estampeurs, un système de transports, une douzaine de creusets, un tas de charbon, des monte-charges, des camions, des bâtiments, du fer, du bois et du sable, enfin tout l'inventaire d'un matériel d'industrie. Cet inventaire n'est jamais exprimé en objets, mais toujours en dollars. Pourtant, il n'y a là aucun dollar en tant que dollar. Il y a des hauts fourneaux, des machines, des fours, des camions, des monte-charges, des matériaux et des constructions. Ces choses ont de la valeur. Leur valeur intrinsèque est plus grande que celle des dollars. C'est-à-dire que si vous remplissiez un édifice de dollars, vous n'auriez pas la même capacité de production et d'utilité que si vous remplissiez ce même édifice de machines et d'instruments de travail organisé.
Sur une feuille d'impôts, cependant, toute cette capacité mécanique est inscrite comme «dollars», et c'est en se basant là-dessus qu'on réclame un certain nombre de «dollars». Plus d'une affaire a été ruinée par des impôts levés avec cette idée que son actif était en dollars.
Au début de la grande industrie
Dans la période violente du mouvement syndical, on considérait le chef d'industrie comme un capitaliste. La difficulté, c'était que le chef d'industrie n'était pas un capitaliste, mais était manœuvré par les capitalistes. Dans ce temps-là, la plupart des affaires étaient alimentées par des capitaux empruntés, ce qui donnait aux capitalistes la direction suprême de l'industrie. Le fabricant placé entre le travail, hostile, et le capital, rapace, arrivait difficilement à obtenir quoi que ce fut. Pressuré d'en haut pour les intérêts et les dividendes, poussé par en bas pour accorder plus d'argent en retour de moins de travail, il avait peu de chances d'être utile. Et, toujours, il lui fallait subir les injures que l'on amoncelait sur le capitaliste. Mais un changement est survenu. Les affaires n'ont pas l'intention d'amoindrir les services que peut rendre le monde de la finance, mais elles ont su se libérer de la domination que ce monde exerçait sur elles. Quand la finance existe pour servir l'industrie, ce qui est sa fonction propre, alors elle peut être considérée comme faisant partie de l'organisation destinée au service de l'humanité.
Les hommes d'argent, prévoyant l'approche de l'ère industrielle, avaient cherché à s'en emparer et à la diriger au moyen de leurs capitaux mis en commun. Et pendant un certain temps le bruit de leurs exploits résonna dans le pays. Les courtiers d'argent sont rarement de bons hommes d'affaires. Les spéculateurs ne savent pas créer de valeurs. Cependant l'opinion se répandit que l'argent avait tout empoigné et que l'argent gouvernait tout.
Revenez, par la pensée, de vingt-cinq ans en arrière puis comptez les grosses affaires qui existent maintenant et qui n'existaient pas alors, qui ne sont point nées de beaucoup d'argent et que de gros capitaux ne dirigent pas maintenant et vous verrez alors combien il est faux de croire que nous vivons sous la direction suprême de l'argent. Ce qui ne veut pas dire que l'argent et les bénéfices ne soient pas indispensables en affaires. Mais quand un industriel tente de conduire une affaire, uniquement pour les bénéfices qu'elle rapportera, et ne pense nullement aux services qu'elle peut rendre à la communauté, son affaire est certaine de mourir, car elle n'a plus aucune raison d'exister.
Le mobile du bénéfice
Le mobile du bénéfice, bien qu'on le dise pratique et d'une dure logique, ne l'est nullement en réalité, parce que, nous l'avons dit, il a comme objectif la hausse des prix pour le consommateur et l'abaissement des salaires pour le travailleur; par conséquent, il amoindrit constamment ses marchés et s'étrangle lui-même éventuellement. Ceci compte pour beaucoup dans les difficultés qui existent à l'étranger. Là-bas, les industries sont, en grande partie, dirigées par des financiers de profession, et les hommes qui s'occupent actuellement de la conduite des affaires ne sont guère renseignés sur les questions de travail. Ils ne prévoient pas que le travailleur peut et doit acheter ce qu'il fabrique. Ce dernier est, en outre, induit en erreur par les réformateurs qui lui répètent qu'il ne s'en tirera que par des salaires plus élevés et des heures de travail moins nombreuses. Les travailleurs des usines Ford, aux Etats-Unis, possèdent, je crois, à eux seuls, plus d'automobiles qu'il n'en est possédé dans le monde entier. Ne voyez pas là un accident, ni une conséquence des ressources naturelles des Etats-Unis. L'énergie peut être développée presque partout. La Grande-Bretagne a beaucoup de charbon et de houille blanche. Les pays continentaux possèdent soit l'un, soit l'autre, ou bien les deux. Ils auraient tous des matières premières en abondance si les barrrières érigées par les suppôts des financiers étaient renversées. Mais Les matières premières ne constituent pas actuellement un facteur aussi important que jadis. Nous apprenons chaque jour à employer de moins en moins de matières premières, en augmentant leur force. Un jour ou l’autre, l'acier et le fer ne seront plus considérés en tonnage, mais en force. C'est l'un des plus importants de nos progrès, et nous apprenons également qu'une grande partie du matériel qui a déjà servi peut être récupéré et retravaillé. Mais ceci aussi fera l'objet d'un autre chapitre.
Par HENRY FORD, en collaboration avec SAMUEL CROWTHER. Copyright 1926, par Doubleday Page et Co. Tous droits réservés.
(A suivre)
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