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Le Petit Parisien - 20 avril 1926


Le Petit Parisien 1926 04 20 Henry Ford "Le grand aujourd'hui le plus grand demain" chap II

"LE GRAND AUJOURD'HUI ET LE PLUS GRAND DEMAIN
par Henry FORD

II. Y A-T-IL UNE LIMITE AUX GRANDES AFFAIRES ?

Si le travailleur gagne assez d'argent pour acheter ce qu'il fabrique, l'existence des grandes corporations ou sociétés devient inévitable.
Mettre l'ouvrier en situation d'acheter ce qu'il fabrique ne va pas sans exception, et s'applique surtout aux objets nécessaires à la vie. Il n'achètera pas, à coup sûr, de grandes orgues, un bateau à vapeur, un immeuble de vingt étages. II n'aurait qu'en faire. Mais il sait que faire de bonne nourriture, de vêtements solides, de maisons confortables, de distractions raisonnables pour lui-même et pour sa famille.
Il n'obtiendra ces objets ni par une méthode politique ni par une organisation de marchandage telle que les associations ouvrières (labour unions). Car les marchandises ne sont fabriquées ni par la loi ni par le marchandage, vérité qui, chose étrange, ne semble pas admise de tous.
De nombreux leaders travaillistes étrangers sont venus me voir, au cours de ces dernières années, et, sans exception, tous m'ont parlé politique, tandis que les chefs d'industrie, eux, ne m'ont parlé politique que d'une façon défensive. Leur intérêt principal semblait consister à trouver les voies et moyens de régler les différends entre travail et capital. Naturellement, du moment qu'on use de ces termes «travail» et «capital» on s’engage dans un cercle vicieux. Du moins ces industriels s'efforçaient-ils d'en sortir par le moyen de la production. Les chefs travaillistes, eux, semblaient chercher avant tout l'occasion d'occuper une situation et de faire des discours.
On a inspiré au public la crainte des grandes sociétés. Ils les craignent en partie parce qu'ils ne les comprennent pas, et en partie parce qu'ils ont peur du monopole. En outre, ils redoutent la puissance d'argent et confondent les grandes industries avec les grandes puissances d'argent. Cette manière de penser nous ramène au temps où un million de dollars était une grosse somme d'argent, au temps où l'on considérait que personne ne pouvait gagner un million de dollars ou s'en servir honnêtement. Celui, quel qu'il soit, qui, le premier, répandit cette idée devait être un homme de vision bien étroite, sans quoi il aurait su qu'il est infiniment plus facile de gagner de l'argent honnêtement que malhonnêtement.
Souvenons-nous donc que nous sommes aujourd'hui, et non pas hier ni demain. Le monde a toujours besoin de direction (leadership) et politique. Hier cette direction était militaire et politique. La forme du gouvernement d'un pays n'avait aucune importance: ce pays était prospère s'il était dirigé. S'il ne l'était pas, il allait à la ruine. Or aucune direction militaire ni politique n'est créatrice. On ne parlait du succès de l'une d'elles que lorsqu'elle détruisait les institutions précédentes. Les temps ont marché. Aujourd'hui, aucune direction politique ou militaire ne peut rendre autant de services à une nation qu'une direction industrielle.
Il existe un profond désir de prospérité organisée par la loi et il est tout à fait naturel qu'il en soit ainsi, car il existe aussi, par malheur, une idée à peu près générale : c'est que le plus grand fléau de ce monde est de travailler pour gagner sa vie. Les hommes qui pensent savent, au contraire, que le travail est le salut de la race, au point de vue moral, physique et social. Le travail fait plus que nous procurer des moyens d'existence: il nous donne la vie même. Mais on établit une confusion entre la prospérité (tout le monde s'accorde sur ce point que la prospérité est une bonne chose) d'une part, et de l'autre la nécessité de prix et de salaires élevés; mais puisque salaires et prix peuvent, en apparence du moins, être élevés et fixés par la loi, il semblerait que la loi puisse réglementer le travail et s'y substituer.

Le signe de la véritable prospérité
Pourtant, on devrait bien savoir maintenant que le signe de la véritable prospérité réside dans la réduction des prix et que c'est là la seule façon de rendre la prospérité normale, en l'empêchant d'être sans cesse agitée de mouvements spasmodiques. L'industrie doit donc avoir son maréchalat - et d'un ordre élevé. La grande société est la conséquence inévitable de la direction industrielle.
Jusqu'à quel point ces sociétés grandiront-elles en importance ? Y a-t-il une limite à cette importance et, si oui, quelie est cette limite? Doivent-elles être réglementées pour servir l'intérêt public? Quels sont les dangers du monopole? Le monopole doit-il être restreint? Ces questions trouveront leur réponse si nous considérons la façon dont naît une société d'intérêt public. Tout d'abord, elle doit être formée pour rendre des services à la collectivité. C'est cette société qui doit s'adapter besoins du public, et non pas les besoins du public à cette société. L'intention et le plan, voilà ce qui compte avant tout. Tout en ce monde, pour être fait selon les règles, doit se conformer à un plan et le temps que l'on y passe n'est jamais perdu. Mais, ici, quelqu'un peut demander : «Comment vais-je faire mon plan?» Vous pouvez choisir une question déjà connue et vous efforcer d'établir un projet plus rationnel que celui qui existe déjà. Mais peut-être vaut-il mieux juger des besoins des autres par vos propres besoins.

Partez alors du point où vous vous tenez et laissez au public le soin de votre affaire. C'est le public, et le public seul, qui peut la créer et en faire le succès.
Si nous possédons aujourd'hui de l'acier de bonne qualité, c'est parce que le public achetait déjà de l'acier quand il était encore défectueux. Il permit ainsi aux fabricants d'acier de perfectionner leur méthode et leur production. Ne jouissons-nous pas aujourd'hui de moyens de transport commodes et confortables? C'est parce qu'il se trouva des gens qui, prêts à payer pour des moyens de transport médiocres, permirent au système de s'améliorer. Si nous avons aujourd'hui des autos rapides, durables et sûres, n'est-ce point parce qu'on achetait des autos au temps où elles en étaient encore à la période expérimentale? Si nous possédons des échantillons variés de pétrole, c'est parce que des gens ont acheté et employé de «l'huile de houille» et, par leur confiance en leur clientèle, ont poussé l'industrie du pétrole dans les voies du succès mondial.

Puisque le public crée la réussite d'une affaire, de ce fait même l'affaire contracte une dette envers lui. Or ceux qui travaillent pour cette affaire font partie du public, voilà qui fixe un des points fondamentaux de la politique corporative. A qui doit profiter le bénéfice du perfectionnement apporté à l'affaire? Supposons que, par son ingéniosité et sa compétence, une industrie arrive à réduire ses dépenses. Elle doit donner à ses clients le bénéfice de ce progrès. Si la fabrication d'un article coûte un dollar de moins que précédemment, ce dollar doit être retranché du prix que l'on demande au consommateur. Procédé qui permet au nombre des acheteurs de s'accroître. Plus d'acheteurs font une affaire plus considérable. Mais, à mesure que l'affaire s'accroît, ses dépenses diminuent ce qui lui permet, en retour, de s'accroître encore.
Il est également évident que, malgré l'efficacité de cette économie dans la production, l'affaire n'aurait pu grandir si le bénéfice de cette économie n'avait pas été partagé par le public. Supposons que le dollar économisé ait été ajouté aux bénéfices sans que rien fût changé dans le prix offert au consommateur: il n'y aurait eu aucun changement dans l'importance de l'affaire. Supposons que le dollar économisé ait été ajouté aux salaires, il n'y aurait point eu de changement dans l'importance de l'affaire. Mais du partage des bénéfices avec le public nait un grand et immédiat bénéfice public qui réagit aussitôt sur l'affaire et la stimule: les prix alors diminuent encore; l'entreprise s'accroft, emploie des milliers d'hommes là où autrefois il n'y en avait que quelques douzaines; les salaires montent, les bénéfices augmentent. Et le cercle recommence.

Le point important

Le point important, c'est que ce résultat n'ait pas été obtenu en faisant ce que l'on demande parfois maintenant, c'est-à-dire en ajoutant tous les bénéfices aux salaires. Il est d'un bénéfice plus sûr pour le salarié qui a une famille de cinq personnes, de diminuer le prix des objets nécessaires aux membres de cette famille que d'augmenter sa paie sans réduire ses dépenses. Le salaire ne peut s'accroître que lorsque l'affaire s'accroît et il n'est d'accroissement possible en affaires que si l'on abaisse les prix de vente demandés au public.
L'affaire ou plutôt le manufacturier doit décider s'il veut voir limiter les moyens de servir ses clients par des forces en dehors son contrôle, ou si, autant que ses ressources le lui permettent, il s'occupera lui-même de ses fournitures. S'il décide, comme nous l'avons décidé, que soit quantité soit qualité, tout ce qui sert à la fabrication doit être placé sous sa direction, il en sera peu à peu amené, du moins à un degré protectif, à manufacturer lui-même ses matières premières. Sans compter de nombreuses ramifications que nous décrirons plus loin. Et c'est au monent où il prend la charge des matières premières que son sens du service dû au public se trouve mis à l’épreuve. Pour chacune de ces matières premières, il y avait un bénéfice. Le bénéfice du charbon, le bénéfice de la chaux, celui du minerai et des hauts fourneaux, celui des déchets, le bénéfice des transports et ainsi de suite. L’industriel doit-il amasser chacun de ces bénéfices et les ajouter à celui qu'il reçoit pour transformer des matières premières en produits manufacturés ? Non pas, s'il est un véritable homme d'affaires, opérant d'après les vrais principes et ne prélevant qu'un légitime profit de remplacement, avec un excédent pour l'expansion de l'affaire. II abolit ainsi tous les profits subsidiaires et en laisse le bénéfice à ses clients. Le profit que le public lui donnait autrefois, pour lui permettre d'accroître son industrie, revient maintenant au public, sous forme de fournitures stabilisées, de prix de fabrication stabilisés et de prix de vente réduits.

Une affaire de ce genre est-elle menace ou un bienfait pour le public? Elle est certainement un bienfait pour lui, sans quoi elle ne grandirait pas. Si elle a grandi, c'est parce qu'elle rendait service au public, et son aptitude à servir ne peut être limitée que par la façon dont l'affaire est administrée ou par la question des transports. Pour nous, nous ne nous sommes trouvés en face d'aucune difficulté d'administration, parce qu'il n'y a rien de rigide dans notre administration. Nous venons de nous agrandir, et chaque fois qu'une unité était ajoutée à nos affaires, quelqu'un sortait du rang pour en assurer la direction.

Par HENRY FORD, en collaboration avec SAMUEL CROWTHER. Copyright 1926, par Doubleday Page et Co. Tous droits réservés.

(A suivre.)


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