| L'Humanité - 25 avril 1926 |
LE PROCÈS DU FASCISME: LA VÉRITÉ SE FAIT JOUR
La provocation fasciste est établie par de nombreux témoins de la bagarre
"A LA RÉUNION, LES FASCISTES ONT FRAPPÉ LES COMMERÇANTS DU QUARTIER " DÉCLARE LE SOCIALISTE JEAN VARENNE
Collongy, ouvrier sans parti, s'écrie: «J'ai fait connaissance avec les cannes et les parapluies» des fascistes rue Hermel. Si j'avais eu une arme, je me serais défendu.
Au sixième jour de ces débats passionnés et confus, la pleine lumière est loin de luire encore. Mais on commence à voir confusément sortir de l'ombre, où gisent les détails tragiques, de clairs linéaments où s'estompe la vérité de demain.
Pour nous, certes, rien n'est plus aisé que de suivre un tel procès Nous sommes avertis, et nous arrivons à l'audience avec des préjugés qui, s'ils ont leurs inconvénients, ont aussi leurs avantages.
Nous avons, tout comme certains magistrats mais à l'opposé du leur un sens de classe qui nous a permis dès le premier jour, de déceler leur partialité, et par la suite, leur complicité là où des auditeurs neutres mettront des jours.
Ainsi sur ce terrain, nous sommes à égalité avec les hommes en robe rouge. Ne revenons point sur certains incidents et certaines attitudes. Par respect pour la magistrature populaire qui tient, et qui tient seule entre ses mains le sort des accusés, ce n'est qu'après le verdict que nous les évoquerons, ici et ailleurs.
Ce n'est pas de notre côté qu'on éprouve le besoin de se servir d'un odieux chantage pour soutenir une cause qu'on sent déjà compromise.
Ce n'est pas ici qu'on travestit la vérité comme on le fait dans le camp fasciste où le souci d'écrire du roman-feuilleton à l'intention des jurés apparaît plus évident que celui de servir la justice toute simple.
A mesure que se déroulent les débats, ce souci apparaît chaque jour davantage chez nos adversaires, et nous nous en réjouissons, parce que c'est la preuve que leurs actions sont en baisse.
Dans le fatras de 40 dépositions, souvent contradictoires, qu'est-ce qui apparait après cette sixième journée, excellente pour la défense?
C'est que Clerc, malgré l'acharnement: de l'avocat général et des témoins à charge, a riposté victorieusement à ses accusateurs et, notamment à M. Taittinger, pris à plusieurs reprises en flagrant délit d'inexactitude volontaire.
C'est ensuite la constatation de l'innocence de Bernardon.
Celui-là, dès aujourd'hui, est hors de cause. Personne ne l'a reconnu, personne ne peut contester les affirmations si nettes et si sincères qu'il a faites dès le premier jour. Hier, l'agent Huleux, son principal accusateur, s'est si bien empêtré dans ses variations, que la cour et le public en étaient visiblement impressionnés
Et quand le petit ouvrier, de sa voix fluette, mais ferme et énergique, a répondu sans une erreur, sans le plus léger trouble, scandant ses paroles de la main, qui frappait sur la barre d'appui, tout le monde a senti que cet honnête garçon ne mentait pas.
Et l'avocat général lui-même a dû lacher du lest...
Enfin, peu à peu, l'atmosphère de la soirée tragique est rétablie. Le premier jour, on ne voulait voir dans cette affaire de la rue Damrémont qu'un crime abominable et prémédité accompli sans provocation sur la personne de jeunes gens paisibles.
Une semaine de débats: et voici que dans l'esprit s'insinue, témoignage par témoignage, jour par jour, l'idée que c'est beaucoup moins simple qu'il ne paraissait.
Des témoins irrécusables, qui ne sont pas des nôtres, sont venus dire que les bandes de Taittinger étaient venues mettre le quartier ouvrier des Grandes-Carrières en état de siège.
Le propre conseiller municipal du quartier, Jean Varenne, a dit hier dans quelles conditions provocatrices et avec quelle incompréhensible tolérance de la police cette mobilisation s'était effectuée dès 6 heures du soir.
D'autres témoins, étrangers à notre parti, M. Collangy, M. Bernard, d'autres encore, cités par l'accusation, sont venus dire quelle fut leur émotion lorsqu'ils virent défiler dans le quartier les colonnes fascistes, marchant militairement, au commandement et la canne haute. Un des témoins sur lesquels l'accusation comptait le plus, M. Helsey, a vu son témoignage s'effondrer misérablement sous les rires. Et enfin M. Sabatier est venu faire une discours-type de réunion publique, sous l'impression duquel le président a cru habile de laisser le jury.
Mais ce, discours de démagogue violent et sec n'a même pas eu l'honneur d'une réponse de la défense. On semble enfin se rendre compte que les ouvriers avaient quelque raison de se tenir sur leurs gardes, le soir du 23 avril 1925.
C'était le vrai procès.
On aura mis longtemps à s'en apercevoir.
F. MEUNIER.
L'AUDIENCE
M.Jean Varenne, on s'en souvient, a été l'élu du Cartel aux élections municipales du quartier des Grandes-Carrières. Justement le soir où s'est produite la bagarre, de la rue Damrémont, M. Jean Varenne avait été invité par M. Sabatier, candidat réactionnaire, à venir apporter la contradiction au préau d'école de la rue Championnet.
Cité comme témoin et entendu au début de l'audience d'hier, M. Jean Varenne explique dans quelles conditions a eu lieu la réunion électorale organisée par les Jeunesses patriotes et dans laquelle M. Sabatier et M. Taittinger prirent la parole.
- M. Jean Varenne. Des gens du quarlier, dont je ne connais pas les opinions politiques m'ont dit Monsieur Varenne, n'allez pas à la réunion de la rue Championnet, on va vous tuer.»
Le témoin cite alors des noms de commerçants du quartier. qui se sont vu refuser l'entrée de la réunion de M. Sabatier par des jeunes gens qui montaient la garde à l'entrée, armés de cannes. Il cite même le nom un clecleur qui recut de la part d'un de ces jeunes fascistes un coup de canne en pleine figure, Devant des faits de provocation aussi évidents, M. Jean Varenne invita alors tous les amis qu'il rencontra à éviter toute discussion avec les Jeunesses patriotes:
- M. Jean Varenne. Je pourrais même citer les noms d'un certain nombre d'agents de police que M. le commissaire Girardin connalt bien, qui m'ont affirmé qu'ils avaient assisté à des actes de violence de la part des jeunes gens des Jeunesses patriotes.
Puis le témoin s'indigne du fait que le document principal qui a servit de base à l'instruction, puis à l'accusation, document lu par M. Schrameck, ministre de l'intérieur, à la tribune de la Chambre, soit un rapport incomplet, dressé par un commissaire de police qui n'était même pas sur les lieux du drame au moment où celui-ci s'est produit.
- M. Jean Varenne. J'ai eu une longue conversation dans le cabinet de M. Painleve en présence de M. le préfel de police et dans laquelle j'ai dit qu'à mon sens c'était l'insuffisance des forces de police qui avait été en grande partie la cause des douloureux incidents.
En terminant sa déposition dont le ton modéré a profondément porté. M. Jean Varenne s'élève avec force contre les violences injustifiées dont il a été l'objet après l'affaire de la rue Damrémont. II cite même un article injurieux de M. Taitfinger paru dans la Liberté au cours duquel le chef fasciste lui fait le reproche de « valser sur des cadavres ».
M. Momus, l'X mystérieux
On va entendre, maintenant I’X.mysterieux qui,, sous le nom de Rabbe, a envoyé à Albert Fournier et au président des assises une lettre dans laquelle il demande à être entendu «pour éviter une erreur judiciaire»
On introduit le témoin et au milieu de attention générale on voit s'avancer un jeune garcon assez flou, le regard craintif Interroge par le président, il déclare Sappeler Pierre-Louis Momus.
- Le président Laugier. Vous m'avez mvoyé une lettre dans laquelle vous diles que vous avez reçu en confidence d'une personne que vous ne voulez pas nommer l'aveu que cette personne aurait participé à la fusillade de la rue Damremont et qu'après avoir tiré elle aurait jeté son pistolet. Qu'avez-vous à dire ?"
- Momus. Je n'ai rien à ajouter aux termes de ma lettre.
- Le président Laugier. Mais quelle est la personne qui vous a fait une telle révélation
- Momus. Je ne puis le dire.
- L'avocat général Rateau. Je ne dirais pas publiquement quelle sorte de renseignements j'ai recueillis sur le témoin, mais la défense me fera confiance quand je lui dirai que les déclarations de ce témoin se présentent dans des conditions telles qu'elles sont pour le moins sujettes à caution.
Un débat confus s'engage alors entre l'avocat général, le témoin, le président et les avocats de la défense. Berthon et Torrès protesteront en termes véhéments, lorsque l'avocat général voudra faire dire au témoin qu'il a reçu les confidences d'un communiste.
- Berthon. Mais qui vous dit, M. l'avocat général, qu'il n'y a que des communistes qui aient pu tirer? L'avocat général n'insiste pas et l'on passe à l'audition de l'agent Huleux qui procéda à l'arrestation de Bernardon.
L'agent Huleux confondu par Bernardon et Torrès
L'agent Huleux est ce qu'il convient d'appeler un bel agent, c'est-à-dire qu'il a une figure fort vulgaire, un front bas, un regard sans vigueur. On ne peut toutefois lui dénier une certaine élégance dans la tenue. Le récit qu'il fait de son arrestation de Bernardon est dressé en termes empruntés au vocabulaire spécial des commissariats de police. Ainsi il raconte : «Bernardon avait le genou gauche par terre, il s'est alors tourné et m'a mis son revolver sur le ventre. Alors moi,«je lui ai. tordu le kiki». Et d'un geste expressif, il fait de ses deux grosses pattes le simulacre de tordre le cou à un poulet. Et il continue Oui, messieurs, je vous dis qu'il avait l' pétard dans la main. J' l'ai alors mené au poste, mais j' vous garantis que j’l’ai pas touché
Le président Laugier demande à Bernardon ce qu'il a à dire. Et Bernardon, d'un ton très ferme, élevant même la voix, et frappant du poing sur la barre (c'est la première fois depuis le début du procès qu'il se fache):
- Bernardon. J'affirme que je n'ai jamais menacé d'agent Huleux. Il dit que je lui ai mis un revolver sur le ventre, mais comment aurais-je pu le faire ? J'étais par terre sur les genoux. Il aurait fallu que je me retourne comme un serpent. Je défie l'agent de soutenir cette chose; c'est faux.
Torrès discute alors le témoignage de l'agent Huleux et relève les contradictions de ses différentes déclarations, notamment en ce qui concerne l'arrestation de Bernardon:
- Torrès. L'agent Huleux, avant qu'on l'amène sur les lieux, a déclaré à deux instructions qu'il avait arrété Bernardon rue Belliard. Et lorsque le juge d'instruction Barnaud à qui Bernardon a constamment déclaré « Je ne sais pas dans quelle rue je me trouvais lors de mon arrestation, mais ce que je sais, c'est que lorsque ie suis tombé c'était à côté d'une grille, et c'est là que l'agent m'a arrêté» a décidé un transfert sur les lieux et qu'on a constaté alors que l'arrestation avait eu lieu non pas rue Belliard, mais rue Leibnitz, l'agent Huleux a reconnu qu'il s'était trompé.
L'AGENT HULEUX, INTERROGE PAR LE PRESIDENT, NE PEUT EN EFFET QUE RECONNAITRE SON ERREUR.
Après que l'avocat général a adressé à l'agent Huleux les compliments hiérarchiques d'usage et la citation à l'ordre du tribunal que ledit agent accueille en claquant des talons, et en faisant le salut militaire, Me Chenu, de la partie civile, annonce, avec un luxe inouï de précautions oratoires, qu'il va poser onze questions à l'agent Huleux, et que ces questions ont un intérêt tel qu'il prie les avocats de la défense de l'écouter dans le silence le plus absolu. En fait de questions précises, Me Chenu se lance dans un interminable monologue interrogatif auquel personne ne comprend absolument tien, à un tel point que l'avocat général, dont il démolit toute la besogne, s'impatiente.
Lorsque Me Chenu a posé ses onze questions, l'agent Huleux avoue n'avoir rien compris. Et Torrès, à son tour, entreprend de démontrer qu'il est matériellement impossible d'accuser Bernardon. Torrès, reprenant la déposition de l'agent Huleux, y constate que ce dernier relate que, se trouvant devant le poste de police de la rue Belliard, il a vu venir une quinzaine d'individus montant par la rue Belliard. Ces individus ont fait demi-tour dès qu'ils ont aperçu les agents.
(VOIR LA SUITE EN DEUXIEME PAGE)
Les témoins affirment que les jeunesses patriotes ont provoqué la foule ouvrière du 18e
(SUITE DE LA PREMIERE PAGE)
Julens les a alors poursuivis en compagnie de son camarade Carbonnel, A un moment, le groupe auquel ils donnaient la chasse s'est divisé en deux, et Huleux en a poursuivi une partie et Carbonnel une autre. Or, l'agent Tuleus. comme l'agent Carbonnel, ont déclaré que, parmi les gens qu'ils ont poursuivis jusqu'à la rue du Poteau où ils se sont séparés en deux groupes, ils n'ont pas remarque Bernardon. Et Torres constate que les dépositions des agents sur ce point confiriment Ia déposition même de Bernardon qui affirmie qu'il se trouvait rue Leibnitz lorsqu'un groupe de gens qui couraient est venu à sa rencontre. Il alors été entrainé par eux et est tombé. C'est alors que l'agent Huleux l'a arrêté.
- Torres. Je conclus donc que Bernardon ne se trouvait pas dans le groupe de ceux qui fuyaient et, d'autre part, personne ne peut dire que Bernardon filait avec les gens qui montaient par la rue Belliard el que les agents ont poursuivis et j'ai la cerlitude que si mon argumentation est bien comprise de messieurs les jurés. ceux-ci acquilleront Bernardon, et je les remercie d'avance.
Me Gautrat, qui ne saurait laisser passer sans manifester sa mauvaise foi, la moindre intervention de Torres, se lance dans une interprétation totalement fausse des déclarations de Bernardon à l'instruclion, et tente même d'en travestir le sens. Ce qui amène Bernardon à préciser.
- Bernardon. Je fuyais sans savoir où j'allais, je venais de prendre une veritable matraquade, et je ne tenais pas à en recevoir une autre. Ce n'est pas moi qui ai suivi les gens, ce sont des fuyards qui m'ont rattrapé et je me suis ainsi trouvé mêlé à eux pendant un instant.
Torres, devant les jurés, souligne encore une fois que jamais Bernardon n'a varié dans ses dépositions et qu'il a donné une preuve de sa parfaite sincerité, lorsqu'à l'instruction il a déclaré que ce n'était pas rue Belliard qu'il avait été arrêté, mais, comme il a été constaté par la suite, rue Leibnitz, et que l'agent Huleux a dû en convenir.
Puis il fait remarquer au jury que Bernardon déclare avoir été frappé an cours d'une bagarre avant son arrestation. Or, l'agent Huleux affirme qu'il n'a pas frappé Bernardon ni après son arrestation, ni au poste. Et Bernardon le reconnait. Or. le rapport du docteur Paul, au sujet des blessures reçues par Bernardon est formel. Le docteur Paul a constaté: «Blessures à la main gauche et écrasement pouvant provenir d'un coup de pied» Encore une fois, il déclaré qu'étant persuadé de l'innocence de Bernardon, il demandera son acquittement aux jurés
Le témoin Savarit déclare qu'il y a eu provocations
On entend ensuite l'agent Taillandier, du quartier des Grandes-Carrières, qui a assisté au défilé des Jeunesses Patriotes, et a vu ramasser le cadavre de Marchal. Il relate qu'un de ses collègres a ramassé dans ces parages un revolver jeté par un des fuyards. Et Torres insistant sur ce fait, montre que cette déposition vient a l'appui des déclarations de Bernardon. Après une courte suspension d'audience, on fait venir à la barre le temoin Savarit. C'est un fier gaillard, haut, large, décidé. Il dépose en termes nets: il se trouvait à 10 heures et demie, rue Championnel pour assister à la réunion Sabatier. Il n'a pas vu de bagarre, mais il a entendu des cris divers. II reconnait que la formation en colonne par quatre des Jeunesses Patriotes, ainsi que leur allure militaire -ils marchaient en scandant; une, deux, une, deux, la canne haute- pouvait apparaître à la foule comme une véritable provocation. Des cris de: «hou, hou,» s'élevèrent sur le passage de la colonne et une partie de la foule suivit la colonne. Un moment après, il entendit des coups de feu, et, descendant la rue du Poteau, il vit des gens qui s'enfuyaient de toutes parts. C'est alors qu'il aperçut Clere entre les mains d'un agent et sur qui on frappait. Et comme l'avocat général lui demande. de préciser si à son avis, il y a provocation de la part des Jeunesses Patrioles :
- Savarit. Ce qui a mis le feu aux poudres dans cette foule très surexcitée, c'est l’arrivée de cette colonne en rangs par quatre qui a paru comme une provocation dans ce quartier ouvrier!
Sur une intervention de Me Missoffe qui prétend que Berthon a tronqué les textes de la Liberté, dont il a donné lecture les jours précédents, Berthon relit les différents articles de Camille Aymard dans lesquels ce dernier outrage les magistrats, et les accuse d'avoir peur.
- M. l'avocat général Rateau. De tels articles ne sauraient constituer un outrage, car ils sont, à proprement parler selon l'expression de Me Torrès, nécessaires pour entretenir le dynamisme du mouvement des Jeunesses Patrioles. En tout cas, ils n'ont rien à voir avec le crime de droit commun que nous avons ici à juger. Lorsque j'aurai fait la preuve que les deux hommes qui sont ici ont tiré des coups de revolver, lorsque j'aurai établi leur degré de responsabilité, je vous dirai alors peut-être, Me Torrès, que j'ai peur non pas pour moi, mais pour vous, j'ai peur que cet homme, un jour, ne vous tire dans le dos!
- Torres. Libre à vous, monsieur l'avocat général, de chercher un effet d'audience! Que l’innocent que je déjends ici me tire dans le dos, laissez-moi rire, Si on me tire dessus, ce ne sera pas dans le dos parce que j'irai en face de ceux me viseront et ceux-là, ce seront des fascistes.
Mais voici venir à la barre Mme Clare, la propre concierge de Bernardon. C'est une grosse dame, rondouillarde: elle parle d'une voix tremblante devant le jury. De toute évidence, elle est émue au delà de toutes les limites. On sait que, par sa déposition, l'avocat général compte élablir la prémédiation de l'acte de Bernardon car la concierge a déclaré que, le matin même du drame, deux jeunes gens s'étaient présentés au domicile de Bernardon, dont l'un porteur d'une lettre.. Depuis, cette même concierge aurait reçu une lettre anonyme de menaces signé : la Jeunesse communiste. etc., etc... Torrès rappelle qu'il a déjà été amené, au cours des débals, à dire ce qu'il pensa de Ia déposition de cette concierge qui a déjà varié deux fois dans ses déclarations. La première fois. elle avait dit que le jeune homme était venu le soir. mais, comme le soir il y avait impossibilité matérielle à ce que Bernardon fit chez lui, elle a raconté ensuite que c'était le matin.
Comme la partie civile ergote et que Me Gautrat. hochant la tête déclare : Mais une telle, déclaration est très importante.
- Torrès, Voyons, nous ne sommes pas ici dans une justice de paix de banlieue appelée à plaider des affaires de paliers. Libre à la partie civile de ramasser pour les besoins de sa mauvaise cause de telles dispositions, dont l'avocat général lui-même, j'en suis sûr, ne voudra pas faire état. Là-dessus, efiectivement, la partie civile se lance dans une mauvaise querelle et malgré d'innombrables provocations, Torres se horne à répondre : « Je vous ai dit que je ne fais aucun cas de cette déposition. et je vous ai montré déjà le dossier que je n'ouvrirai plus jamais, sur lequel j'ai écrit: Dossier concierge ». Bernardon invité par le président à s'expliquer, déclare qu'il a été rue Championnet individuellement et qu'il n'a reçu aucune lettre ni vu qui que ce soit. Après la concierge, on entend son gendre, un marchand ambulant du nom de Bonnevaud, qui répétera la même chose que Mme Belle-Mère.
Une déposition feuilletonnesque
Puis voici le témoin Helsey, journaliste: réactionnaire, de son vrai nom Lucien Coulon. C'est un petit homme chafouin, chauve, le regard fuyant, la physionomie haineuse. Il déclare avoir vu Clerc entrer le revolver au poing à la réunion Sabatier, rue Championnet. Clere nie de la façon la plus catégorique et en quelques mots prouve combien une telle déposition est absurde.
Et Berthon explique: «Si Clerc était entré revolver au poing dans la salle, de réunion, il est impossible que son geste n'ait pas été remarqué. En effet, de deux choses l'une, ou bien lorsqu'il a brandi son arme il était entouré d'ouvriers, et alors son geste serait celui d'un fou, d'un inconscient, ou bien il était entouré d'adversaires, et alors on aurait cherché à le désarmer, ce qui eût été légitime». Aidé par l'avocat général, Helsey essaye de faire accepter cette thèse ahurissante que le revolver brandi par Clerc constituait un signe de ralliement !
Berthon établit ensuite la sincérité et la valeur du témoignage de ce monsieur Helsey qui, pour avoir passé dix minutes dans une salle de réunion, a cru bon d'écrire sur ladite réunion une brochure de 41 pages suivies d'innombrables commentaires plus ou moins vaguement philosophiques et politiques. Dans cette brochure intitulée: Sommes-nous en révolution? il fait d'ailleurs porter au Bloc des gauches la responsabilité de l'affaire de la rue Damrémont.
- Berthon. En vérité, le témoin ne manque pas d'imagination. C'est probablement aussi son imagination qui lui a fait voir Clerc revolver au poing! - Albert Fournier. Le témoin a eu des visions. (Rires).
Notre camarade Fournier oppose ensuite à la déposition feuilletonnesque du sire Helsey la declaration du fasciste Volfensberger, qui a déclaré qu'il était le chef du service d'ordre devant le préau de la rue Championnet et qu'il n'a vu entrer personne ainsi. Or le service fasciste a commencé à huit heures et demie.
Un ouvrier qui ne renie pas sa classe!
Après une seconde suspension d'audience, on entend le témoin Collongy, voici! ouvrier aux convictions sincères et dont la déposition loyale et les réponses nelles produiront sur l'auditoire une grande impression.
Je suis un révolutionnaire impénitent, avoue Collongy, et bien que n'étant pas communiste jaime les communistes parce que ce sont des révolutionnaires et qu'ils appartiennent comme moi à la classe ouvriere ». Collongy se trouvait à la réunion électorale organisée le même soir par le candidat Jonas. Cette réunion touchait à sa fin quand on est venu lui dire qu'il y avait une bagarre rue Championnet. Alors il a bondi sur l'estrade pour inviter tous les ouvriers, tous les communistes présents dans celle salle à monter avec lui rue Championnet : «Nous ne pouvons pas laisser les fils à papa assommer nos camarades ouvriers », a-t-il dit, Aux alentours de la réunion, il s'est heurté à un barrage de police et les agents n'ont laissé passer ni lui ni ses camarades. li a vu alors venir une colonne de jeunes gens qui marchaient en scandant le pas, la canne haute. Cette colonne s’est présentée devant le barrage qui s'est ouvert et l'a laissé passée
Berthon. Les Jeunesses patrioles étaient en formation militaire?
- Collongy : Oui. Ils marchaient au pas avec de grands bâtons.
- M Misolfe. des cames, vous vouler dtre, et des parapluies ?
- Collongy. De ces cannes-là et de ces parapluies-là. Maitre, j'ai reçu quelques coups rue Hermel et croyez bien que si j’avais été armé alors, je me serais défendu !
Me Chenu. En tout cas, les Jeunesses patriotes n'avaient pas ces armes-là ! (et il désigne au témoin la vitrine où sont exposées les pièces à conviction: pistolets automatiques, etc.)
Collongy. - J'ai vu des armes semblables et en bien plus grand nombre, dans les poches de vos amis rue Hermel!
- Me Chenu. En tout cas, en admettant même que les Jeunesses patriotes aient eu des cannes, ce n'était pas une raison pour les assassiner.
- Collongy. Laissez-moi vous dire que quand on tient d'une telle manière et avec des bâtons comme ceux que j'ai vus entre les mains de ces messieurs, quand on vient dans le quartier Clignancourt on peut s'exnposer à être quelque peut malmené car les ouvriers de là-haut sont énergiques et décidés à ne pas se laisser faire.
«La foule était surexcitée», reconnaît le témoin Cahen
La déposition de l'ouvrier Collongy va d'ailleurs être confirmée en tous points par celle de M. Cahen, directeur d'un petit journal agricole et qui se trouvait également à la réunion Jonas. Cahen a vu également la colonne monter rue Chiampionnet; elle marchait au pas, en scandant une, deux; elle était armée de cannes
- L'avocat général. Quelle était l'attilude de la foule?
- Cahen. La foule étail surexcitée. J'ai entendu crier: Hou! Hou!
- L'avocat général. Quelle élait, selon vous, la cause de celle surexcitation ? - Cahen. Cette surexcitation provenait certainement de l'attitude provocatrice des Jeunesses patriotes, et je n'ai pas été étonné qu'il y ait eu quelques instants après une bagarre.
- L'avocat général. Comment donc, une bagarre? Dites un assassinal.
- Berthon. Je ferai remarquer à M. l'avocat général que le témoin s'est servi spontanément du mot bagarre, el je tiens à le faire constater.
M. Sabatier, chef fasciste!
La dernière déposition est celle de M. Sabatier, l'ami de Taittinger et l'organisateur de la réunion qui provoqua la venue dans le quartier de Clignancourt des centuries fascistes. M. Sabatier, qui profite de sa venue devant les jurés pour faire un bon petit discours de réunion publique, essaie de dégager sa responsabilité dans les événements tragiques de la rue Damrémont, il déclare que la réunion avait été parfaitement calme et que les assistants avaient écouté dans un silence parfait son discours, celui de son ami Taittinger, celui de Lucienne Marrane, etc. Ce n'est, dit-il, que lorsque le secrétaire des Jeunesses communisies; Chasseigne, est monté à la tribune pour faire un discours qui était un appel au meurtre, que j'ai vu que les choses allaient s'envenimer. Lorsque M. Sabalier est ensuite sorti dans la rue, il a entendu alterner les chants de la Marseillaise et de l'Internationale puis il a été pris dans des remous de foule, cris, hurlements, coups de revolver, etc. «Vision de cauchemar», déclare-t-il d'un ton mélodramatique. Car M. Sabatier eu tellement peur que tandis que les jeunes gens qui étaient venus, parait-il, pour le protéger, se faisaient conspuer par la foule, lui s’empressait de prendre la poudre d'escampette et allait se réfugier dans un café où, pour se remettre de ses émotions, il se fit servir à boire et à manger. Voici qui est vraiment digne d'un chef fasciste.
Marcel FOURRIER,
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