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Le Petit Parisien - 19 avril 1926


Le Petit Parisien 1926 04 19 Henry Ford chap I suite

"LE GRAND AUJOURD'HUI ET LE PLUS GRAND DEMAIN
Par HENRY FORD

CHAPITRE I (suite)

Le progrès du monde a toujours été en raison directe de la facilité des communications. Nous avons recréé ce pays par le moyen de l'automobile. Mais nous ne possédons pas ces automobiles parce que nous sommes prospères. Nous sommes prospères parce que nous les possédons. Souvenez-vous que tout le monde n'a pas acheté ces autos du même coup. Les achats se sont faits graduellement. En réalité, nous n'avons jamais pu suffire à la demande, et. avec notre capacité actuelle de deux millions d'autos par an, nous pouvons tout juste suffire aux besoins des propriétaires actuels de nos voitures, étant donné que chacun d'eux veuille en acheter une nouvelle tous les six ans.
Ceci est un à-côté. La prospérité générale du pays, en dépit des mauvaises années qu'a traversées l'agriculture, est en proportion directe du nombre des autos. Ceci est inévitable, car il est impossible d'introduire une si grande quantité de force motrice sans que les effets s'en fassent sentir dans toutes les directions. Ce que produit entre autres l'auto, sans parler de son utilité propre, c'est qu'elle familiarise la masse avec l'usage de l'énergie motrice. Elle lui apprend ce qu'est cette energie; eile la fait sortir de la coquille dans laquelle elle a vécu et lui fait voir le monde. Avant le temps des autos, bien des hommes vivaient et mouraient sans avoir jamais franchi un rayon de cinquante milles autour de leur foyer. Voilà ce qui, pour ce pays, appartient au passé; mais c'est encore vrai pour une grande partie du monde. Quand les représentants de la Russie soviétique vinrent acheter des tracteurs pour leurs fermes d'Etat, nous leur avons dit :
Non! Vous devez, d'abord, acheter des autos, accoutumer votre peuple aux machines et à l'énergie. motrice; l'habituer aux transports libres et rapides. Les autos amèneront les routes et il sera alors possible de faire parvenir dans vos cités les produits de vos fermes.
Ils suivirent cet avis et achetèrent quelques milliers d'automobiles. Et maintenant, au bout de quelques années, ils viennent d'acheter plusieurs milliers de tracteurs. Pourtant, l'important, ce n'est pas qu'une auto puisse être bien construite et à bon marché par le moyen d'une certaine méthode et par l'emploi de l'énergie artificielle. Nous savons cela depuis longtemps. L'automobile est particulièrement utile pour les raisons que nous avons données; mais ce qui rejette tout le reste dans l'ombre, c'est que nous avons aboli ces termes dépourvus de sens: «capital», «travail» et «public». Pendant bien des années, n'avons-nous pas entendu cette phrase: «le bénéfice en tant que mobile» (profit motive).
Ce qui signifiait qu'un quidam appelé capitaliste fournissait outils et machines, employait des hommes, c'est-à-dire «le travail», au salaire le plus bas qu'il lui était possible, fabriquait des marchandises, les vendait à une collectivité de gens connus sous le nom de «public», au plus haut prix qu'il pouvait en tirer et empochait les bénéfices.
Apparemment, le public devait sortir de l'air, gagner son argent dans l'air, avait à être protégé contre le capitaliste profiteur. Il fallait aussi protéger l'ouvrier, et quelqu'un trouva la formule du «salaire nécessaire à l'existence». (living wage). Or tout ceci provint d'une conception entièrement fausse de l'organisation industrielle dans son ensemble.
Les petites affaires peuvent, il est vrai, fonctionner en se conformant à cette erreur. Impossible pour les grandes affaires ; et il n'est pas non plus possible aux petites affaires de grandir en pressurant leur personnel. Car il est un fait certain, c'est que le public qui achète doit venir de quelque part. Le propriétaire, les employés et le public qui achètent ne forment qu'une seule et même collectivité; et si une industrie ne s'arrange pas pour élever les salaires et abaisser les prix de vente, elle se détruit elle-même puisqu'elle limite le nombre de ses clients.
Le "mobile du salaire" Les employés d'une industrie doivent être ses meilleurs clients. Les progrès réels de notre société datent de 1914. Nous avons alors élevé le salaire minimum de nos ouvriers d'un peu plus de deux dollars à cinq dollars tout ronds par jour, accroissant ainsi le pouvoir d'achat de notre personnel qui, lui-même, à son tour, a augmenté le pouvoir d'achat de ceux qui l'entouraient et ainsi de suite. Cette méthode, qui consiste à augmenter le pouvoir d'achat en payant des salaires élevés et en vendant à bas prix, a créé et entretient la prospérité de notre pays. Et c'est là le principe fondamental de notre société. Nous l'appelons le «mobile du salaire» (wage motive). Mais il est certain que des gages élevés ne peuvent pas être payés à n'importe qui le demande. Si l'on augmente les gages sans diminuer les dépenses, impossible d'accroître le pouvoir d'achat. Il n'y a pas de «salaire nécessaire à l'existence» (living wage), car, à moins qu'on obtienne en retour une valeur équivalente en travail, aucun salaire ne pourra être assez élevé pour permettre à quelqu'un d'en vivre. Et il ne peut y avoir non plus aucun «salaire type» (standard wage); personne, ici-bas, n'en sait assez pour fixer un salaire type.
L'idée même d'un salaire présuppose que l'invention et l'organisation ont atteint leur limite extrême. On ne peut pas faire un tort plus grave à un homme que de lui payer un salaire élevé pour une quantité insuffisante de travail. Son salaire injustifié accroit forcément le prix des marchandises nécessaires à la vie et les place en dehors de sa portée. De même, il n'est pas moins faux de dire que le bienfait des inventions qui diminuent les dépenses de fabrication appartient à l'ouvrier. Ceci provient d'une autre erreur dans la conception de l'organisation industrielle. Les bénéfices appartiennent tout d'abord à l'industrie elle-même, et les ouvriers ne forment qu'une partie de cette industrie. Si tous les bénéfices étaient donnés aux travailleurs, les améliorations, telles que nous les décrivons plus bas, deviendraient alors impossibles. Les prix augmenteraient, la consommation diminuerait et l'affaire s'éteindrait peu à peu. Les bénéfices doivent servir à réduire la dépense et l'avantage de cette réduction de dépenses doit, dans une large mesure, aller au consommateur. Ce qui, en somme, revient au même qu'élever les salaires. Peut-être cette théorie semble-t-elle complexe, mais, chez nous, elle a été mise en pratique pour effectuer des économies, fournir l'énergie, supprimer le gaspillage et, par conséquent, réaliser dans toute sa plénitude le «mobile du salaire» (wage motive). Il faut au monde de grandes affaires, ce qui n'implique pas récessairement des affaires centralisées. Au contraire, nous autres nous décentralisons.

Nécessité des grandes affaires

Toutes les affaires fondées sur le mobile du salaire et uniquement animées par la pensée de rendre des services doivent s'arranger pour s'agrandir. Elles ne peuvent point parvenir à un certain degré d'importance et s'y tenir; elles sont forcées d'aller de l'avant ou de reculer.
Naturellement, ce qui nous semble être une grosse affaire peut fort bien avoir été créé du jour au lendemain en achetant pour les amalgamer un grand nombre de petites affaires. Il en peut résulter une affaire importante ou bien simplement une sorte de musée d'affaires juxtaposées, prouvant qu'avec de l'argent on peut se procurer toute une collection d'objets curieux. Une grande affaire n'est pas une puissance d'argent: c'est une puissance au service du bien public. Or les grandes affaires constituent les moyens par lesquels la population des Etats-Unis gagne sa vie. Nos affaires, divisées en autant de fragments qu'on voudra, sont inévitablement de grandes affaires. Car ce pays est un grand pays, avec une grande population, de grands besoins et qui exige une grande production et de grandes fournitures. L'industrie des cure-dents elle-même est, chez nous, une grande industrie. L'on fabrique en ce moment plus de bicyclettes qu'on en fabriquait au temps où elles faisaient fureur. nos affaires ne doivent pas cesser de s'accroître, sans quoi nous ne pourrons suffire à la demande et, de ce fait, les prix s'élèveront. Naguère le lieu de vente était nécessairement le lieu de fabrication. La plupart des objets manufacturés se faisaient dans la ville même. Tous les métiers poussaient et grandissaient autour du bureau de poste. Le maréchal ferrant fabriquait la plupart des instruments agricoles. Le lisserand fabriquait la plupart des textiles qui n'étaient pas fournis par l'industrie domestique. Il ne ville était bien près de suffire à son propre entretien. Il ne s'ensuivait pas, pourtant, que cette façon de subvenir aux besoins de la communauté fût la plus parfaite ou la moins coûteuse. Un épicier quelconque vous dira que l'étiquette «beurre de ferme» ne signifie pas grand'chose. La qualité du beurre dépend entièrement de la fermière. La laiterie de type moderne approche davantage de la qualité supérieure. Aussi, avec l'agrandissement de chaque ville, les échanges plus faciles et surtout le développement des transports, les meilleurs fournisseurs obtiennent-ils une clientèle couvrant une étendue sans cesse croissante de territoire.
C'est ainsi que beaucoup des premières et des plus importantes entreprises industrielles naquirent dans l'Est des Etats-Unis, car c'est là que se trouvait la masse de la population qui n'a cessé d'augmenter. Quand l'industrie entra dans l'arène, elle atteignit ses plus vastes proportions dans ces parties du pays qui lui fournissaient ses matériaux indispensables: le minerai et le combustible. Quand les grandes usines de produits alimentaires prirent naissance, elles s'installèrent à mi-chemin entre les régions qui produisent les denrées alimentaires et celles qui les consomment. Ces grandes organisations venues au monde d'après un plan parfaitement naturel et logique. C'est le peuple qui les a créées. Il est possible que l'idée en ait été développée par un ou plusieurs hommes; mais c'est le peuple qui, par son appui, a donné à cette idée sa place importante dans la vie mondiale. Et maintenant, ces affaires, ayant grandi en même temps que le pays, nous avons pu beaucoup apprendre. Nous savons maintenant que les affaires sont une science et que toutes les autres sciences leur apportent leur contribution. Nous nous trouvons dans le grand siècle de transition entre la vie de naguère faite de corvées pénibles, et la vie joyeuse de l'avenir. Et ce que nous avons appris sur cette époque de transition, nous le dirons dans le chapitre suivant, en termes dictés par une dure expérience.

(A suivre.)

Par HENRY FORD, en collaboration avec SAMUEL CROWTHER. Copyright 1926, par Doubleday Page et Co. Tous droits réservés.


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