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Le Petit Parisien 22 juillet 1923 (art page une)


Seznec écrit secrètement en caractères secrets à sa femme

Il lui donne prétendûment la clef du secret. Comme sa lettre a été saisie, on saura bientôt à quoi s’en tenir, mais...

Morlaix, 21 juillet (de notre env. spécial.)

Seznec ne parle pas, puisque, hier, on le sait, prétextant l'absence de ses défenseurs, il s'est refusé à répondre au juge ; mais il écrit, ce qui est pire. En revenant, hier soir du palais de justice, il demanda du papier, de l'encre et commença un long mémoire à sa femme, où il lui détaillait les noms et adresses des personnes qui lui doivent, de l'argent. Mais, sous prélexte de cette correspondance d'affaires, il en faisait une autre plus confidentielle cette dernière, il ne la remit pas au gardien chef, il préféra la glisser sous la porte du garde des condamnés.

Elle tomba entre les mains du nommé Férice qui doit être libéré prochainement. L'enveloppe portail l'adresse suivante Seznec, scierie de Traon-ar-Velin, et au dessous, la précieuse indication que voici !

« Prière de donner 100 (cent) francs au porteur,

Signé : SEZNEC.

Le négociant morlaisien a l'habitude des affaires il précise les sommes en lettres,

Tenté par le prix attaché à ce courrier Féric dissimula la missive dans le chambranle de la lucarne de sa geôle entre bois et pierre,

Mais le gardien chef de la prison de Morlaix est décidément un homme qui a l'œil. Il avait vu le manège et fit avouer Féric. Puis, il transmit à M. Campion sa récente trouvaille. La lettre — les détenus n'ont vraiment aucune discrétion — élait déjà décachetée ; elle contenait une feuille de papier blanc au recto de laquelle l'inculpé avait écrit ceci :

Ma chère Jeanne,

Je me trouve soulagé de t'avoir encore revue une fois, Je serai content de te revoir également avec les enfants et ma mère, s'il était possible. Inutile de te déranger pour m'envoyer quoi que ce soit, sinon du linge, car je suis que tu as assez de tracas et que tu as trop besoin de tes sous par ailleurs. Moi, je m'en passerai.

Embrasse pour moi mes chères (sic) petils enfants, et toi ma pauvre petite Jeanne, je sens que je t'aime de plus en plus fort et je t'aimerai jusqu'à la mort.

Mais cette touchante épitre avait une suite autrement importante. La voilà :

Un intéressant post-scriptum.

« Passe sur le bas, de l'autre page qui est resté en blanc un petit tampon de Voate (sic), légèrement imbibé dans un liquide moitié eau et moitié encre et tu connaitras le secret, et tu n'oublieras pas de le faire toutes les fois et tu trouveras également le moyen de m'écrire; Si tu reçois ce mot, mets comme en-tête : chère marie »

Tous les essais de correspondance clandestine tournent vraiment mal pour l'entrepreneur de scierie. Que révèlera le bas, encore blanc, de cette lettre, lorsque le chimiste auquel M. Campion va la confier aura opéré avec son petit tampon de « Voate -» ? Peut-être rien, Peut-être Seznec, qui semble se complaire aux fausses dépêches et aux faux alibis, a-t-il imaginé là un nouveau moyen d'égarer la justice. Mais, peut-être aussi, trouvera-t-on, dans ces caractères encore invisibles, le fil conducteur qui nous conduira au cadavre.

Il est probable, en tout cas, que l'inculpé veut cacher, même à son avocat, ce qu'il a à dire à sa femme. Il a le droit, en effet, de s’entretenir sans témoins avec son, défenseur ; il pouvait donc charger celui-ci à moins de frais, de toute commission pour la scierie de Traon-ar-Velin. Mais, malgré un précédent fâcheux, Seznec semble accorder plus de confiance aux prisonniers qu'aux membres du barreau.

Interrogée, Mme seznec affirme tout ignorer ou voyage de son mari

Ce fut l'après-midi de Mme Seznec. Arrivée au palais: un peu avant deux beures, en compagnie de M° Le Hire, la femme de l'inculpé fut autorisée à aller

voir son mari à la prison, sous la condition qu'il serait uniquement question, au cours de l'entrevue, du choix définitif d'un avocat morlaisien. Mme Seznec fit donc connäîlre à son mari, que, M° Le Hire, pressenti, acceptait, et, vingt minutes plus tard, le bâtonnier de Morlaix prenait connaissance du dossier.

A 4 heures, la femme de l’inculpé était à nouveau introduite chez M. Campion. Elle n'en ressortit qu'à 6 heures. Avec une patience tenace, le juge s’efforça d'obtenir d'elle les éclaircissements sur les faits et gestes de son mari depuis le fatal voyage à Dreux.

— Mon mari est revenu très fatigué, déclara-t-elle; songez au métier qu'il lui fallut faire de réparer celte maudite auto… Il s'est couché en arrivant.

— Vous n'étiez pas étonnée, poursuivit le juge, de ne plus avoir de nouvelles de Quémeneur ?

— Oh si, répondit Mme Seznec. J’ai même dit à mon mari: « Tu vois, il veut falre l'affaire tout seul; ta commission va sauter. »

Le juge l'interrogea ensuite sur le voyage au Havre.

Il n'y est pas allé, répondit la femme de l'inculpé. J'en suis sûre, Mon mari me racontait tous ses voyages et me mettait au courant de tout. Or, jamais il n'a prononcé le nom du Havre devant moi.

Vainement, M. Campion essaya d'avoir des précisions sur les dates auxquelles l'industriel s'était absenté. En effet, si Seznec avait pu donner à sa femme une, fausse indication sur le lieu où il se rendait, du moins il ne pouvait lui cacher son absence.

Je suis très fatiguée, monsieur le juge, répondit-elle. Depuis cette triste affaire, je ne mange et ne dors plus. Pensez ce que c'est pour moi ! Tout le monde ici m’interroge, me demande. Alors, je mêle tout, je brouille tout. Assurément, je ne serais pas capable de vous donner une date.

De fait, la femme de l'inculpé paraissait à bout, la sueur perlait sur son front et ses mains dures de travailleuse tapotaient fébrilement la robe noire qu'elle avait mise pour se rendre à l'invitation du magistrat.

Cependant une question eut le don de lui rendre sa vigueur et sa combativité. Ce fut quand M. Campion lui demanda depuis quand Seznec possédait la machine à écrire Royal et l’époque à laquelle il l'avait reléguée dans le grenier de son usine.

— Jamais, monsieur Je juge, répondit Mme Seznec en se levant toute droite du fauteuil, jamais je n'ai vu cette machine à écrire chez nous. J'ai été stupéfaite quand les policiers me l'ont apportée; je ne sais même pas où ils l'ont trouvée car, ajouta-t-elle, ni la bonne, ni moi n’étions là quand ces messieurs ont mis, Dieu sait où, la main dessus.

M. Campion n'eut pas la cruauté d'insister. Il prit note de la déclaration, sans plus. La confrontation de M. Chonouard et de Mlle Héronval avec Seznec mercredi suffira à éclairer sa religion sur cette charge capitale de l'accusation.

Il ne voulut pas non plus aujourd'hui parler du manuscrit mystérieux ni de la lettre à encre sympathique. Mme Seznec n'aurait pu le supporter.

Après deux longues heures d'interrogatoire, la femme du prisonnier sortit blanche, mais toujours droite, du petit cabinet où la vie de son mari allait désormais se jouer. Sur le perron du palais, elle s’arrêta, respira longuement, appuyant sa main brulante sur le frais granit du porche. Son petit bonnet blanc tremblait.

Les taches de goudron de la Cadillac

Ajoutons que le juge attache une grosse importance au rapport qui doit lui parvenir de la brigade mobile au sujet du goudronnage des routes de la région de Dreux. On sait, en effet, que la Cadillac était toute maculée de goudron frais lors de son retour à Morlaix, alors que les routes par lesquelles, disait avoir passé l'inculpé, n'avaient pas encore reçu les soins des ponts et chaussées. M. Campion espère ainsi que la route noire le conduira jusqu'à la fosse de l’infortuné M. Quémeneur,

L.-C. Royer

M. Vidal à Morlaix

M. Vidal a consacré sa journée d'hier à mettre en ordre les dernières pièces du dossier Seznec. Le magistral se rendra, au commencement de la semaine prochaine, à Morlaix, où il assistera aux confrontations qui auront lieu entre l’inculpé et les principaux témoins.

Seznec