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Le Grand Écho du Nord 12 juillet 1923 (art. page une)


Méditation sur Pascal

Le France célèbre Les troisième centenaire de sa naissance comme une date faste — ainsi que disaient les anciens — de son histoire, cependant si chargée de gloires diverses. Et la France a raison.

Parmi ces milliers d'illustres enfants qui l'ont couverte d'honneur, elle le peut compter parmi les meilleurs. Savant génial, philosophe profond, écrivain parfait, il fut un des Français les plus représentatifs de la race. L'homme qui a uni au goût des hautes spéculations le souci des inventions pratiques, et, par ailleurs, à la gravité de la pensée toutes les finesses de l'esprit le plus mordant, qui s’est plié aux disciplines, mais à celles seulement que sa Conscience agréait, est bien, en effet, un enfant de ce génie français dont la complexité ne trouve l'accord que dans l'équilibre. Certes, les Provinciales, modèle de toute polémique, sont, par certains côtés, injustes et, quand elles sont justes, dans certaines de leurs parties, cruelles. Mais de quelle façon, toute française, Blaise Pascal sait opposer le bon sens à ses adversaires et mettre à son service l'ironie sans lourdeur qu'il tient du sang gaulois ? Sans doute eût-il pu, après avoir attaqué les, Jésuites, tourner sa verve contre les jansénistes qui, eux aussi, n'étaient pas loin d'offenser le bon sens. Du moins rendit-il à ce bon sens un bel hommage en cessant très précisément, quand la dix-neuvième lettre provinciale était déjà écrite, une polémique qui, en devenant trop incisive, allait ébranler, avec toute une partie de l'Eglise, le christianisme divisé.

Il eut le sentiment que cette lutte ne profitait qu'aux adversaires de la foi révélée, à ces libertins qui se réjouissaient de voir s’entre-dévorer moliniste et jansénistes, les Jésuites et Port-Royal.
Et, désireux de réparer, c'est contre ces libertins qu'il « tourna sa plume » quand il se mit à préparer l'Apologie du Christianisme. L'incident est très caractéristique de la droiture d'âme, de conscience et — disons-le — d'esprit, qui fait de ce Blaise Pascal le plus grand peut-être des « honnêtes gens » du Grand-Siècle. Ce siècle aimait la raison, mais il la faisait tenir dans la défaite et la répression des passions. Dans son Discours à sur les Passions de l'Amour, le jeune savant s'était révélé le bon disciple de cette grande École de la Raison dont, au théâtre, Corneille et Descartes, dans la philosophie, étaient les grands maîtres. Mais. il n'est pas de passions que de l'amour. Pascal, lorsqu'il écrivait les Provinciales, en avait connu d'autres : elles étaient nobles, car il entendait bien qu'il défendait la Vérité. Si brusquement, il renonça à la défendre avec des armes si cruelles, c'est qu'il s'était convaincu qu'on a souvent tort à avoir trop raison et que les défenseurs de la vérité, s'ils se laissent emporter par la passion que surexcite la polémique, peuvent peu à peu en venir à blesser cette vérité même qu'ils entendent vigoureusement servir. Le Sacrifice de la dix-neuvième Provinciale, quand les dix-huit premières, passionnant l’opinion, valaient à leur auteur une célébrité inouïe, est encore une manière de sacrifice cornélien…

Il porte en ses veines l‘irrévérence gauloise, elle a dû céder le pas au désir de ne point offenser l'ordre général. Le XVII siècle a eu de ces soucis — même en pleine sédition. Le père de Pascal avait désapprouvé la Fronde, mais certains frondeurs devaient, au cours même de la révolte, se sentir sans cesse arrêtés par le remords de détruire l'ordre. Le siècle était un siècle ordonné il avait Ie respect de la règle, de la loi. C'était là le résultat de l'éducation qui, depuis la Renaissance, était inspirée du culte des règles, Rome y dominait, qu'on citait pour une maîtresse de l'ordre. Pascal participait de l'ambiance. En 1657, l'ordre venait d'être rétabli après le vent de folie qui, à la suite de la mort de Richelieu et en réaction contre son œuvre, avait soufflé sur le pays. Seule peut-être la querelle janséniste troublait maintenant l'atmosphère et Blaise, par la virulence de sa plume, collaborait à une sorte de petite guerre civile. Certains jansénistes estimaient qu'il servait plus leurs rancunes que leur esprit. « Dieu, disait l'admirable Mère Angélique Arnaud, s'apaise mieux par les larmes et par la pénitence que par l’éloquence, qui amuse plus de personnes qu'elle n'en convertit. » Blaise dut avoir le sentiment qu'il « amusait plus qu'il ne convertissait » — et qu'il amusait ceux qui se plaisent aux grandes divisions. Il brisa sa plume de polémiste. Le Latin que nous avons tous dans le sang, plus ou moins enchevêtré au Celte, fit taire le Gaulois. Le polémiste avait, en plein succès, renoncé à une polémique qui blessait ce qu'il aimait le plus au monde : la religion chrétienne. Jadis, le savant qui, à dix-sept ans, étonnait le monde de la pensée, avait déjà humilié la science devant Dieu. Sans doute eut-il été volontiers porté à la superbe comme il était porté à l'ironie. Son biographe Victor Giraud cite des paroles de sa jeunesse qui le font supposer orgueilleux. Si l'Apologie du Christianisme avait pu s'achever — dont les célèbres Pensées ne sont que les notes éparses — On eût eu sans doute le spectacle du plus grand des penseurs religieux. Il n’y a guère de doute que la force de sa pensée n'ait été décuplée par le double sacrifice qu'il avait fait à sa foi, celle de sa verve de publiciste et celle de son orgueil de savant.

Par là il est l’un des représentants d'un âge qui par de tels traits de volonté, assure à la France une incomparable grandeur. Il est la leçon vivante de ce qu'un homme de génie gagne en grandeur quand il sait vaincre des passions qui, même très nobles, pourraient aller contre les disciplines.

Louis MADELIN

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