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À PROPOS DE LA HAGUE Sévères Beautés
Aurais-je médit de la Hague? J’avais, dans une récente chronique tenté une description de cette région du Cotentin, où M. Ernest Tisserand a placé l'action de son intéressant roman Antoine et Ada. Région sauvage, dont les abords, par terre et par mer, sont rébarbatifs. A peu près ignorée des touristes, car elle n'est point vantée par les guides, elle ne révèle ses charmes et ses beautés qu'à ceux qui prennent la peine de les découvrir. Ceux-là sont rares, car la plupart des visiteurs sont vite rebutés par l'aspect aride de ses landes, le caractère farouche de ses récifs. Ils ne séjournent donc pas dans ce pays. ils le quittent au plus vite pour des coins plus riants. En donnant ces détails,aurais-je donc médit de la Hague? M. Ernest Tisserand, l'auteur du roman qui m'avait fourni l’occasion et le prétexte de décrire cette pointe sauvage, a paru contristé du tableau que j'en ai tracé, la Hague est son pays. Et tout pays n'est-il pas le plus beau, le plus émouvant, le plus évocateur aux yeux de ses fils? Il faut plaindre les gens qui peuvent revoir, sans être étreints de la plus douce et de la plus puissante des émotions, le village où ils sont nés et d’où ils furent tenus longtemps éloignés par les hasards de la vie... « Mon pays! » Avec quel accent de nostalgie les déracinés prononcent ces deux mots! Et ces deux mots proférés suffisent à leur faire revoir le clocher de la cité ou du bourg natal, les paysages qui l'entourent, les sites où s'éveillèrent les premières curiosités de l'enfance et où l'adolescence éprouva ses premières surprises. Mon pays! C’est le titre même qu'a donné M. Ernest Tisserand à un petit livre, édité à un nombre restreint d'exemplaires, et dont l’auteur veut bien m'envoyer l'un des derniers qui lui restent. C'est une suite de croquis, d'impressions, de notations, d'anecdotes, de souvenirs, de rêveries, dont le mérite, la sincérité et l'exactitude ne sauraient être appréciés complètement que si l’on connaît le pays dépeint par l’auteur, et surtout si l’on aime cette région. la Hague ? Je crois être de ceux-là, et la plaquette de M. Ernest Tisserand, qui m'a rejoint au fond des montagnes vosgiennes, m'a ravi. Je viens d'en savourer les brefs chapitres, si complets dans leur concision : ils ont fait défiler devant mes yeux les tableaux de cette Hague lointaine et farouche, si particulière, si spéciale, unique même, autant par l'aspect de ses paysages, la nature de ses côtes que par le caractère de ses habitants, pêcheurs intrépides, pour la plupart, descendants des pirates northmans, dont beaucoup ont gardé le type. L’histoire de ce coin de terre est d’ailleurs des plus curieuses. Un avocat de Cherbourg, mort maintenant, M° Jules Lucas, avait entrepris de l’écrire. Il n’a fait qu'esquisser sa tâche. Mais la brochure qu'il a rédigée, la Hague, des origines à Guillaume le Conquérant, constitue déjà un document précieux. L'ouvrage a fort intéressé le « horzain » que je suis et a certainement contribué à me faire comprendre et davantage aimer le pays pour lequel M. Ernest Tisserand éprouve une tendre dilection de fils. On devine, en disant son petit livre, Mon pays, la joie enivrante qu'éprouve l’écrivain à se retrouver dans les chemins creux pu sur les falaises abruptes que parcoururent ses jeunes années. On devine le plaisir d'enfant qu'il ressent à chercher, dans les pâturages, « les champignons de rosée qui brodent comme des fleurs l'herbe des prés », — ou bien à marcher sur la grève quand le terrible vent du large oblige les hommes à se courber et les jette parfois de côté, tant ses rafales ont de brutales violences ; on devine qu'il s’attarde avec satisfaction à contempler les pêcheurs occupés à « boetter leurs lignes au bord de la jetée vieille, dans leurs bateaux serrés bord à bord », ou qu'il écoute avec ravissement un matelot conter, en patois « haguard », une aventure qui lui advint, « eun sai d'hivé », quand soufflait le suroît. O miracle! Il m’a semblé que le livre de Tisserand m'emportait, jusqu’au fond des Vosges, humide fraîcheur des embruns, la forte odeur des varechs, et l’appétissant parfum d’une bonne « soupe à la graisse », le plat national de la Hague! Paul MATHIEX. |
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