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L'Éclaireur du dimanche 22 juillet 1923 (art. page 21)


LA MÉDAILLE

J'avais perdu de vue, depuis un respectable laps de temps, un bon compagnon avec lequel j'avais autrefois vécu des années de bohême, alternativement grises ou ensoleillées, le peintre d’histoire Alcibiade Lefauché, quand la rumeur publique se chargea de m’apprendre que le susdit Lefauché, venait d'obtenir, au Salon des Artistes Français, une première médaille pour son tableau « Soir d'Automne ; une Truffière en Périgord ».

Avec la joie sereine d’une âme exempte d’envie, je fus littéralement heureux de ce résultat. Ça y était ! Alcibiade Lefauché mettait le cap sur la gloire et, au comble de l’allégresse, je frétais «illico» une auto à l’effet d'aller présenter au nouveau médaillé, le petit boniment, aussi ému que laudatif, de rigueur en la circonstance.

Sacré Lefauché ! Il perchait toujours dans son atelier de la rue des Martyrs, un vrai nid d’aigle auquel donnait accès une échelle, auprès de laquelle la légendaire échelle de Jacob eut semblé un jouet d’enfant. La première effusion passée, nous constatâmes sans amertume, mais avec une pointe de mélancolie, que dix années écoulées depuis notre dernière entrevue, avait tassé nos râbles et rendu nos crânes aussi chenus que le sommet du Mont Pilate.

Puis nous causâmes du fameux tableau médaillé au Salon et fourrageant sa barbe d’archonte, qu’à l'instar de beaucoup de gens il portait poivre et sel, Lefauché me dit :

Le temps de passer ma roupane et je descends avec toi. Nous allons arroser la médaille et faire un bon petit gueuleton à l'ombre du Sacré-Cœur. Et, au dessert, je te conterai la genèse de ce chef-d'œuvre : « Soir d'Automne ; une Truffière en Périgord ».

Alcibiade venait de bourrer une superbe pipe d’'écume dont le fourneau artistement ouvragé représentant une scène biblique : la « chaste Suzanne entre deux vieillards», et tout en lappant son moka à petites gorgées, il attaquait l’histoire du Soir d'Automne ; une Truffière en Périgord.

Il y a quatre ans, j’envoyais au Salon de peinture une Bataille de Mantinée qui, tu t'en Souviens, fit un certain tapage. Pourtant, pas de récompense. Sans doute le mâle et altier profil de mon Epaminondas avait déplu à ces Messieurs du Jury. Sans me décourager, je remplaçai quelques casques par des morions et des heaumes, je jetai sur les cuirasses quelques manteaux agrémentais de vair et d’hermine, piquai au-dessus de la mêlée quelques pennons fleur-de-lisés, et l’année suivante, la nef de mes espoirs cinglait vers le Grand Palais, avec cet envoi sensationnel : « Le Soir d'Azincourt ».

Hélas ! les barbes austères de l’aréopage pictural eurent vite fait de reconnaître dans le faciès du roi Henri V d'Angleterre, le nez grec et compromettant du vainqueur de Mantinée. Le Soir d’Azincourt reçut un accueil plutôt frais, et réintégra mes pénates en me rapportant, en fait de récompense, ce que nous résumons pittoresquement avec l’expression classique : Peau de balle et balai de crin !

C'était la guigne ! Mais bath ! j'avais de la bonne humeur et de la philosophie. Je semais sur le Soir d’Azincourt quelques flocons de neige, je complétais les heaumes et les morions avec les bonnets à poils des grenadiers de la Grande Armée, je dressais dans la perspective un cordon de sapins anémiques, et au beau milieu de tout cela, je plantais un Murat flamboyant, terrible, suant le courage, la tuerie, et brandissant un cimeterre recourbé ruisselant de sang moscovite... Avec une exquise désinvolture, j’intitulai cette formidable machine : Le Soir d'Eylau.

En route à nouveau pour le Pont Alexandre... Cette fois encore, ce fut un voyage inutile : le Soir d’Eylau ramassa une pelle magistrale. Il n’eut même pas une vulgaire mention et dut regagner son port d’attache, mon petit atelier actuel où il est remisé maintenant, telle une vieille coque de navire dans un bassin de radoub !

Des potins d'atelier m’avaient appris que je devais mettre mes échecs successifs au Salon des Artistes Français, sur le compte du Président du Jury de peinture, le gros Mahulot, lequel, en souvenir des nombreuses farces perpétrées par moi à son cours de l’École des Beaux-Arts, m'avait voué une haine caraïbe.

Je résolus de me venger, et abandonnant cette fois le pinceau des batailles pour un genre infiniment plus paisible, j’attaquai ce Soir d'Automne ; une Truffière en Périgord, auquel le jury vient d’accrocher la première médaille de cette année.

Tu connais la toile ! Une clairière parsemée de chênes et dans laquelle un troupeau de cochons, à la recherche de truffes, se livre à de folles galipettes, sous la conduite d’un porcher auquel mon pinceau perfide a donné les traits de Mahulot. Quand ils ont vu cela ils se sont fait une pinte de bon sang, les jurés ; il paraît qu’ils détestent tous cette rosse de Mahulot, qu’ils se tordaient comme

dés dieux d’Homère à la pensée du bon tour qu'ils allaient jouer à leur Président ! Le plus drôle, c’est que Mahulot m'a envoyé ses plus chaudes félicitations et que, seul dans Paris, il persiste à ne pas se reconnaître dans Soir d'Automne ; une Truffière en Périgord.

AUGUSTE FAURE

tableau " soir en Périgord "