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L'Intransigeant 27 juillet 1923 (art. page une)


LIntransigeant  Chaliapine incognito

Incognito CHALIAPINE est à Paris

Il repart demain pour revenir en mai.

Chaliapine est à Paris depuis dix jours, mais le grand chanteur russe, désireux de garder le plus strict incognito, se refuse à tout entretien et éconduit automatiquement les visiteurs non munis de laissez-passer.

Il ne s'agit pas, par conséquent, d'avoir l'adresse de Boris Godounov pour se flatter de le voir, ni même de l'entendre. J'eus toutefois cette occasion inespérée.

Le chasseur de l'hôtel décrocha l’appareil. Mon cœur battait.
— Allô, M. Chaliapine ?
— !
La figure de l’intéressant jeune homme aux écoutes ne reflétait qu'une indifférence ennuyée. Il reposa le récepteur.
— Alors ?
— Rien à faire. M. Chaliapine ne reçoit pas.

Je saisis à mon tour l'appareil d'une main tremblante
— Allo, M. Chaliapine !

J'entends la voix de l'illustre chanteur. La membrane du microphone vibre sous l’action d'un organe puissant, des ondes généreuses chatouillent mon tympan, je n'écoute pas les mots gu'on prononce, je n’entends que la voix, la voix d'un cuivre éclatant, d'un bronze inaltérable.

Laissez-moi vous voir, ne fût-ce que quelques minutes,
— Impossible.
La valeur antique de ce mot « impossible » est impossible à décrire.
— Pourquoi êtes-vous venu à Paris ?
— Je ne peux pas... dire. En vérité, je suis là depuis dix jours.
— Dix jours !
— Oui... maïs je repars demain,
— Demain ! Et où ?
— Impossible de vous dire
Mais... et à ce moment les mots se pressent sur mes lèvres, les arguments montent en, foule ; je les juge irrésistibles. Mais l'opiniâtreté latine se heurte une fois de plus à l'impassibilité slave...
— Écoutez, moussié, je reviendrai en France, l'an prochain, au mois de mai Alors, là, tout ce que vous voudrez, projets, réalisations, espoirs... les Parisiens, que j'aime, sauront tout. Bornez-vous, pour aujourd'hui, à leur faire mes meilleurs compliments.

La voix puissante de la basse russe s'est tue. L'appareil est insensible, il n'y a que moi qui vibre encore, ému de cette audition incomparable et gratuite.

G. Le Fèvre