| Paris-Soir - 27 décembre 1925 |
DU POINT DE VUE DE SIRIUS
Perplexités
On voudra bien m'excuser si, après avoir consacré tant de menus articles à tant de petits faits et à tant de gens, j'écris aujourd'hui sur moi-même. Mais je tiens à confier aux lecteurs certains doutes qui m'assiègent depuis quelques semaines.
Voici: Comme on a pu voir, je publie, en rez-de-chaussée, un résumé rapide de l'histoire des Bandits Tragiques, en guise d'avant-propos aux «Souvenirs» de Dieudonné. Je m'efforce, naturellement, d'apporter dans cet exposé le plus d'impartialité possible. Je cherche à dégager la psychologie des personnages dont je conte les hauts fails. Or je commence à croire que je me suis lourdement trompé.
On m'écrit, en effet, de différents points. On m'écrit pour m'adresser les plus véhéments reproches. D'un côté de la barricade, ce sont de bons apôtres «indignés » qui me crient: «C'est honteux. Vous jetez le ridicule sur les milieux d'où s'envolèrent les bandits. Vous les présentez sous de fausses couleurs et sous un aspect répugnant. Vous n'avez pas su les observer, les juger, les expliquer. Vous n'êtes qu'un misérable, un faux-frère, une sale individu, etc... etc...«
Là-dessus, me voici plongé dans la désolation. Sans doute, pour satisfaire cette catégorie de lecteurs, j'aurais dû approuver avec enthousiasme, les cambriolages et assassinats de pauvres diables dont les «illégalistes» s'enorgueillissaient. J'aurais dû même affirmer que j'étais aux côtés des bandits, browning au poing. J'aurais pu même insinuer que le garçon de recettes, Caby, était le vrai coupable, puisque porteur de milliers de francs et convaincu d'avoir induit de fort honnêtes gens en tentation malsaine. Mais à peine ai-je formulé ces réflexions, qu'on jette sur ma table, une poignée de lettres. Cette fois, c'est une autre antienne. De très honorables messieurs m'interpellent :
C'est abominable. Voilà que vous prenez la défense des bandits et que vous vous livrez à l'apologie du crime. Vous voudriez nous laisser croire que les assassins de la rue Ordener et de Chantilly étaient de petits saints. Vous êtes dignes d'eux. Vous nous dégoûtez. Vous nous écœurez. Etc.... etc...
Alors? Il aurait fallu que je passasse (sic) sous silence les antécédents des bandits, leur jeunesse, les causes profondes de leurs actes ? Il aurait fallu que je me transformasse (resic) en procureur général et que je reprisse, purement et simplement, les termes du réquisitoire.
Il est vraiment difficile de contenter tout le monde et ses pairs.
A vouloir trop méticuleusement établir la vérité des choses, à peser le «pour» et le «contre», comme on dit à Marseille, on n'aboutit qu'à dresser tout le monde contre soi.
Mais il est des lecteurs qui exagèrent. Il est des lecteurs qui n'admettent pas qu'on puisse voir rose là où ils voient rouge. Il est des lecteurs qui deviennent enragés si l'on expose une opinion qui n'est pas tout à fait la leur. Est modus in rebus. Certains correspondants manquent par trop de mesure.
Et il n'est pire tyran, pour le malheureux scribouilleur, que la masse anonyme des lecteurs.
Mais je propose, aux confrères, le sujet d'enquête que voici : Existe-t-il des écrivains qui échappent aux engueulades des lecteurs ? Je fournis, en même temps, la réponse.
Oui, il est des écrivains qui ne sont jamais enguirlandés. Ce sont ceux que nul ne prend la peine de lire.
Victor MERIC.
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