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Le Temps - 27 décembre 1925


Le Temps 1925 12 27  l'ombre de la dictature

L'OMBRE DE LA DICTATURE

Il serait vain de nier qu'un souffle d'anti-parlementarisme s'est répandu dans le pays. Les Français supérieurs aussi bien que les moyens et les médiocres, après avoir refusé leur confiance aux hommes, commencent à ne plus l'accorder aux institutions, et même, pour tout esprit réfléchi, ce deuxième état d'esprit est la conséquence immédiate du premier.
Mais les socialistes en tirent volontiers argument pour essayer de reconstituer pendant la «trêve des confiseurs» ce cartel des gauches seul capable à leur sens de sauver la République, et qu'ils voudraient voir refleurir comme aux beaux jours du printemps de 1924. «La réaction, disent-ils dans l'un des rapports soumis à leur congrès, se flatte d'organiser des ligues prêtes à acclamer un dictateur, et son insolence va jusqu'à suggérer l'idée de quelque coup de force intérieur qui, en tuant les libertés publiques, précipiterait la crise politique et économique en catastrophe». En lisant ces lignes on serait tenté de proposer à ceux qui les ont tracées de prendre un miroir. Est-il possible de douter en effet que les menaces de mesures illégales lancées par les socialistes n'aient provoqué par ricochet une réaction?
L'esprit d'antiparlementarisme ne s'est pas formé spontanément; il n'est pas sorti tout armé, telle Minerve, du régime républicain. Il est né des œuvres du cartel qui continue à lui fournir des aliments, à être son père nourricier. C'est le dernier fleuron de sa triste couronne. Et l'on pourrait se permettre de sourire en entendant les fidèles de la rue de Valois et de l'Internationale tonner contre la «dictature» : ces messieurs ont peur de leur ombre.
Que proposent-ils, du reste, pour répondre à ce péril incertain et qui n'est en définitive qu'une explosion de mécontentement à l'égard des méthodes nouvelles qu'ils ont eux-mêmes instaurées? Ils veulent une majorité «étroite mais sûre», un «comité de salut public», «le gouvernement fort des républicains et des socialistes», et pour tout dire, l'aggravation du régime que la France a subi depuis le 11 mai 1924. A la défiance qui s'élève contre le Parlement et qui est le résultat évident des déviations du parlementarisme que le cartel a lui-même provoquées, ils répondent en exagérant encore ces deviations.
Dès leur arrivée au pouvoir, ils ont abaissé la plus haute magistrature de l'Etat et, ayant ainsi violé la Constitution, ils s'étonnent aujourd'hui de l'irrespect qui s'élève contre cette dernière.


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Leur premier soin avait été de distinguer entre les républicains. Seuls pouvaient se donner ce titre ceux qui reconnaissaient la loi promulguée par M. Herriot; trois partis seulement étaient dignes de s'asseoir au foyer de la démocratie, «le parti radical, le groupe républicain socialiste, le parti socialiste». A peine admettaient-ils un groupe voisin qu'ils excluent aujourd'hui ou qui s'exclut justement de lui-même de leur Eglise. Après avoir rétréci à leur taille la République, ils rétrécissent le cartel et n'en prétendent pas moins gouverner le pays au nom d'une minorité.
Ils rappellent toujours et sans cesse les consultations électorales qui les ont hissés au gouvernement et ils refusent de voir qu'une consultation nouvelle donnerait des résultats sans doute différents.
Sous un régime vraiment républicain, les assemblées délibérantes ont le devoir de tenir compte non seulement de la majorité même des représentants du peuple, mais encore de l'opinion qui se dégage dans le pays et dont le Parlement doit rester, autant qu'il est possible, l'image fidèlé. Voilà le bon sens et l'équité. Sinon on va à la plus insupportable des tyrannies et on s'oriente directement vers une dictature d'autant plus haïssable qu'elle se couvre du manteau de la légalité démocratique.
Or, les élections partielles les plus récentes indiquent qu'un changement profond est sur le point de se produire.
Il y a encore et surtout les manifestations des organisations économiques, grandes et petites, ce flot de pétitions qui monte sans cesse, ce mécontentement qui s'accroît tous les jours, ces prières, ces conseils, ces doléances, ces reproches qui pourraient, si l'on n'y prenait garde, se transformer bientôt en cris de révolte.
L'étatisme renforcé, idéal suprême du cartel des gauches, a fini par lasser la nation. Elle se rend compte que l'Etat, à force d'être enveloppé de parasites, finit par disparaître et mourir, comme ces arbres étouffés par le lierre. Plus s'étendent ses fonctions inutiles et moins. il remplit sa mission propre qui est le maintien de l'ordre et de la sécurité. L'Etat est devenu peu à peu, suivant la forte parole de Proudhon, «l'espion, le juge et le tyran des fonctions productives». Il faut désencombrer l'Etat.

Le Parlement, s'il ne veut pas tomber dans un discrédit définitif, doit tenir compte de cet état d'esprit. S'il se renferme en lui-même, s'il refuse d'entendre les aspirations unanimes du pays, s'il se sépare de la nation, il se condamnera au desséchement et il suffira d'une bourrasque pour abattre cette branche morte. Il est donc parfaitement vain de rappeler des consultations électorales désormais périmées. Il est plus vain encore de tenter de résister à l'opinion publique par des mesures qui frisent l'illégalité et de dresser le cartel des gauches condamné dans le pays à la place du gouvernement lui-même. C'est là cependant ce qu'ont tenté les socialistes et les radicaux en formant en pleine Chambre ce groupe financier qui prétend imposer aux organismes réguliers ses directives et son empreinte. Le cartel, qui sent le terrain se dérober sous ses pas, est conduit irrésistiblement à la violence et à la dictature, et c'est une situation bien paradoxale que celle de ce clan électoral qui se recommande du suffrage universel «trois fois exprimé», assure-t-il, et qui, en même temps, brave l'opinion manifeste de tout un pays, qui s'indigne de ce mécontentement immense, qui le défie et qui, sous le prétexte de combattre la dictature, exerce lui-même la dictature.
On ne vaincra au contraire l'esprit antiparlementaire qu'en revenant aux grandes traditions du parlementarisme, qu'en ouvrant largement les portes des Assemblées aux souffles du dehors, qu'en se débarrassant de la politique du vase clos, qu'en adaptant le gouvernement et la majorité aux désirs qui s'expriment avec tant de force dans le pays.