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L'Homme Libre - 27 décembre 1925


LHomme libre 1925 12 27 La guerre éternelle en Chine

La guerre éternelle en Chine
Si les competiteurs se mettent tous à remporter des victoires...

On a pu penser l'autre semaine, à l'annonce de l'occupation de Moukden par les Japonais, que la situation allait enfin s'éclaircir en Chine.
Les armées de Tchang Tso Lin et de Feng Yu Hsiang se dirigeaient vers la capitale mandchoue, pour s'y livrer une bataille suprême. Quelle qu'en fût l'issue, le Japon était présent, pensions-nous, pour enrayer le désordre de la guerre civile. L'anarchie chinoise était dans un cul de sac...
Mais c'était la façon de voir avec des yeux d'Européens. La réalité est tout autre,
Ainsi, s'explique la confusion des télégrammes reçus, ces jours derniers, de Pekin. Enumérons-les dans l'ordre :

1°. Tchang Tso Lin, en retraite, s'est ressaisi, ses troupes ont repris confiance en apprenant l'installation des forces nippones à Moukden. Tchang Tso Lin remporte une grande victoire en Mandchourie.

2° Le succès de Tchang Tso Lin est confirmé. Contre toute attente, le général chrétien Fen Yu Hsiang a subi une cuisante défaite. Grisé par ses avantages précédents, il aurait poussé son offensive contre les lignes de son adversaire; mais repoussé, il éprouve des perles considérables.

Ces deux dépêches concordent sans doute. Tchang Tso Lin est vainqueur. Feng Yu Hsiang est battu. Mais le premier remporte sa victoire à Moukden et le second subit son échec à Tien-Tsin!

3° Revirement complet. Feng Yu Hsiang entre à Tien-Tsin.

4° Tchang Tso Lin et Feng Yu Hsiang sont tous les deux vainqueurs, Tchang Tso Lin triomphe en Mandchourie sur le général Kuo, lieutenant de Feng ; celui-ci écrase à Tien-Tsin un allié de Tchang.

Tel est le bilan de la dernière semaine. Depuis des mois l'anarchie chinoise passe par de semblables remous et des revirements aussi subits. Pas de vainqueur, pas de vaincu. La partie toujours à remettre est sans cesse remise. A ce rythme, aucune issue ne peut être d'ici longtemps envisagée.


retour 27 décembre 1925

Les événements chinois, en effet, se signalent par leur caractère sporadique. Etouffée ici par le vainqueur du jour, la sédition éclate ailleurs le lendemain. Cela ne veut dire pas que les forces des adversaires soient susceptibles de se renouveler sans cesse. Cela signifie simplement que les généraux n'engagent jamais à fond leurs troupes. Ils les retirent toujours à temps des combats qui s'annoncent mal. Tchang Tso Lin entraînait Feng Yu Hsiang sous Moukden, il y a huit jours. Avant-hier, Feng attirait Tchang à Tien-Tsin. De dérobade en dérobade, la guerre civile s'éternise et la Chine tout entière pâtit de ces revirements de la fortune.

Autre facteur qui ajoute encore à cette confusion. Tour à tour, chacun des adversaires est considéré comme défenseur de l'ordre et comme rebelle.
En octobre 1924, lors du coup d'Etat de Pékin, Feng Yu Hsiang invoquait l'intérêt du pays et se disait le protecteur de l'autorité. Tchang Tso Lin, à l'époque, était à la tête de l'émeute.
En décembre 1925, les rôles sont intervertis. Tchang Tso Lin représente le parti de l'ordre et de la discipline. Feng Yu Hsiang est devenu l'agitateur.

Qui des deux va l'emporter ? Tchang Tso Lin, en dépit de quelques succès militaires, est un faible. Les allures qu'il se donne ont pu faire croire à des qualités d'énergie. Mais en réalité il n'a pas l'étoffe d'un chef.
On prête, au contraire, à Feng Yu Hsiang, des dons exceptionnels d'organisateur. On veut voir en lui le futur dictateur de la Chine.
Mais son passé d'émeutier ne compromettra-t-il pas la tâche qu'il se propose d'entreprendre une fois Tchang Tso Lin abattu: redonner une conscience nationale à un pays en proie à la sédition ?
Quel que soit l'homme, il faudra à sa politique de restauration bien des ménagements. Le futur chef devra remettre en mouvement un mécanisme usé. S'il n'y parvient pas, la ruine de l'Empire céleste depuis longtemps prédite sera, dans un avenir prochain, la grande pitié de ce siècle.

Une civilisation vieille de cinq mille ans aura sombré par le jeu des appétits multiples et dans le trouble extrême des clans. En ce cas, nous assistons déjà à ses derniers soubresauts et Tchang Tso Lin à Moukden, Feng Yu Hsiang à Tien- Tsin sont en train de lui donner le coup de grâce.

Julien BORDES.