| La Presse - 20 décembre 1925 |
LA QUOTIDIENNE
Un livre m'attendait hier soir; un livre dont j'ai aussitôt coupé les pages, et que j'ai lu jusqu'à minuit. Il est intitulé L'Esprit d'Aurélien Scholl. Sa lecture m'a rajeuni de trente ans. Rajeunissement fugitif, hélas ! et purement illusoire. Mais, en lisant ces brèves anecdotes, écrites pour amener le mot final, il me semblait entendre le vieux chroniqueur, dont je fus à mes débuts dans les Lettres, le secrétaire jusqu'à sa mort, survenue en avril 1902, et je me trouvais ramené à cette époque.
En composant ce recueil pour sa collection d'ana, dont le précédent volume s'appelait L'Esprit de Clemenceau, notre confrère Léon Treich a dú, nécessairement, se borner à faire un choix dans l'œuvre innombrable et diverse d'Aurélien Scholl, et il a dû laisser de côté bon nombre de pages qui eussent mérité de figurer dans son volume.
C'est ainsi qu'il a négligé le moraliste des Fables de La Fontaine filtrées par Aurélien Scholl, élégante plaquette illustrée, devenue une rareté bibliographique. Scholl, reprenant les principales Fables de La Fontaine, en conservait le début et la plus grande partie, mais il en modifiait complètement le dénoûment et leur donnait pour conclusion une morale absolument différente. Voici, par exemple, la façon dont il accommoda La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le Bœuf:
Une grenouille vit un bœuf
Qui lui sembla de belle taille.
Elle, qui n'était pas grosse en tout comme un œuf.
Envieuse, s'étend, et s'enfle, et se travaille,
Pour égaler l'animal en grosseur
Disant
Regardez bien, ma sœur,
Est-ce assez ? Dites-moi N'y suis-je point encore?
Nenni
M'y voici donc ?
Vous n'en approchez point !...
M'y voilà?
Point du tout !
Eh bien ! je le déplore,
Mais je ne veux rien risquer au delà!
Dans les marais, où ma famille grouille
Je produirai toujours un effet assez neuf,
Et si je ne suis pas grosse comme le bœuf,
Je resterai du moins la plus belle grenouille.»
Il faut toujours lutter avec les grands,
S'élever autant que possible,
Tout en songeant qu'il est nuisible
De ne pas s'arrêter à temps.
Une trentaine de Fables étaient ainsi filtrées et comportaient un dénouement inattendu, mais très moderne, et une moralité d'un scepticisme désabusé, qui était bien dans le caractère de Scholl. L'opinion qu'il avait de son temps et de ses contemporains se trouvait exprimée dans le morceau suivant, servant d'introduction, précisément, aux Fables filtrées :
Si Peau d'Ane m'était conté,
J'y prendrais un plaisir extréme,
Dit un auteur souvent cité,
Qui ne cache pas ce qu'il aime.
Aujourd'hui c'est bien différent
Et l'humanité tout entière
Roule, comme dans un torrent.
Vers le culte de la matière.
Revenu des naivetés,
Chacun dirait, avec Barême :
Si mille écus m'étaient comptés
J'y prendrais un plaisir extreme.»
Scholl n'était pas seulement le chroniqueur dont un public nombreux attendait impatiemment les articles étincelants; il a écrit des romans d'aventures parisiennes, des feuilletons où il marchait sur les traces d'Eugène Sue, des contes charmants, dont il a réuni les meilleurs dans Les Ingénues de Paris et Tableaux vivants; poète, enfin, il a fait preuve, dans Denise, d'une sensibilité amoureuse évoquant parfois le souvenir du Musset impénitent d'avant Les Nuits. Il a été, enfin, le créateur d'un type, baptisé Guibollard, sorte de Jocrisse ou de Calino, qu'il avait rendu célèbre, et qui eût mérité de survivre à son auteur. Il est aujourd'hui complètement oublié. Scholl lui attribuait des mots d'une naiveté sublime, comme celui-ci, que Léon Treich n'a pas rappelé, et qui figura dans le recueil de chroniques intitulé Paris aux cent Coups: «J'aime bien les ouvrages scientifiques, parce qu'ils m'instruisent; mais je ne les lis jamais. parce qu'ils m'ennuient.» Tous les mots que Scholl prêtait à Guibollard étaient de cette force. Ils faisaient le tour des journaux, étaient colportés et répétés par leurs lecteurs. Guibollard contribuait à maintenir et à étendre la célébrité de Scholl et sa réputation d'homme d'esprit. Le nom de ce fantoche amusant ne dirait plus rien maintenant à ceux devant qui on viendrait à le prononcer.
Mais de Scholl lui-même et de son œuvre innombrable. que reste-t-il? Quelques mots, quelques anecdotes; et l'on ne peut que déplorer que Scholl ait ainsi gaspillé, dans une production éphémère, tant de dons précieux et un réel talent d'écrivain. Mais, à quelqu'un qui regrettait de le voir ainsi manger son «blé en herbe», n'a-t-il pas répondu par cette boutáde «Qu'est-ce que ça fait, si j'aime la salade?»...
PAUL MATHIEX.
Autres utilisations des fables de La Fontaine
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