Paris-Soir - 02 décembre 1925


DU POINT DE VUE DE SIRIUS
Autour d'une barrette

Monseigneur Cerretti, nonce apostolique à Paris, était fort embêté, ces jours derniers. Imaginez que Sa Sainteté le Pape, qui me fait de plus en plus l'effet d'un joyeux pince-sans-rire, avait décidé que ce prélat étant promu à la dignité de cardinal, ce serait le président de la République qui lui remettrait la barrette cardinalice.
C'était là un grand honneur que le Pape accordait au Président. Il paraît. d'ailleurs, que dans l'Histoire, ce même honneur fut, souventes fois, conféré à des Majestés très catholiques. Le souverain pontife suivait donc la tradition.
Mais voilà, du coup, notre «Gastounet» placé au rang de monarque de droit divin.


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Passe encore pour le monarque. Mais monarque catholique, c'est trop. Car Gastounet est protestant.
Et Gastounet n'a pas imité, que l'on sache, son aïeul Henri de Bourbon. Nul ne l'a entendu proclamer que l'Elysée valait bien une messe.
Evidemment, nous ne sommes plus au temps de la Saint-Barthélemy et les prélats modernes ont perdu l'habitude de bouffer du «parpaillot». Il arrive même que les dignitaires de l'Eglise catholique s'entendent à merveille avec les dignitaires du Temple pour combattre les mécréants, les laïques, les ennemis de la Religion.
Tout de même, un huguenot chargé de faire un cardinal ! Ah! ma chère ! Ce sacré bon Dieu de Pape avait, vraiment, de drôles d'idées. D'aulant qu'en même temps, il prodiguait les encouragements au général de Castelnau, grand chef des Mercenaires ligués contre le gouvernement de la République.

Ce sacré nom de Dieu de Pape vous a une façon de souffler le chaud fasciste et le froid démocratique ! A moins qu'en homme avisé, ce sacré tonnerre de Dieu de Pape ne joue sur les deux tableaux, comme pendant la guerre, qui vit miser le Vatican sur l'Allemand et sur le Français.
En attendant, M. Cerretti, le Nonce fait à Paris, ainsi que dirait M. Claudel, se déclarait fort embarrassé. Quelqu'un se trouva à point pour arranger les choses.
Il est entendu que M. Gaston Doumergue, monarque très chrétien, mais sentant le fagot, ne délivrera pas lui-même la barrette. Il la remettra par personne interposée. C'est le cardinal Dubois, catholique pur sang, qui recevra la barrette des mains du président et la refilera au bienheureux nonce.
Le mariage se fera par procuration. M. Doumergue se contentera d'adresser au nouveau cardinal quelques paroles de félicitation. En revanche, le cardinal chargera Dubois (dont on fait les barrettes) de donner sa bénédiction, au président.
Après quoi, l'archevêque de Paris s'en ira bénir directement les charmants jeunes gens de la Sainte-Ligue, qui ont juré d'étrangler la Gueuse, de jeter Gastounet hors de l'Elysée et de nous faire apprécier les douceurs de l'huile de ricin.
Tout est bien qui finit bien.
Le nonce aura sa barrette que le président lui aura remise sans la lui remettre tout en lui la remettant. Le président aura sa cérémonie. Le Pape restera du dernier bien avec la République en attendant que ses amis la porlent en terre.
Mais, vous direz ce que vous voudrez, j'ai idée qu'il y a quelque part, quelqu'un qui se fiche de nous royalement, souverainement et même pontificalement.

Victor MERIC.