| L'Œuvre - 06 décembre 1925 |
Hors-d'œuvre
Au pied de la Roche Tarpéienne
On raconte qu'un ancien président de la République française monta vendredi dernier à la tribune du Sénat pour prononcer un discours dont l'utilité ne s'imposait nullement... Les sénateurs, fort excités, l'accueillirent aux cris répétés de «Duez!...» «Saint-Mandé!...» «Renégat!...» qui rappelaient les étapes d'une brillante carrière sur un ton fort désobligeant. Et l'ancien chef d'Etat trouva tout naturel que les représentants les plus pondérés du peuple souverain le conspuassent avec énergie, de même qu'il avait trouvé tout naturel, pendant plusieurs années, de marcher sur un tapis de fleurs aux accents de la Marseillaise.
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Certes, on ne peut que blâmer les chahuteurs du Luxembourg. Lorsque le Congrès de Versailles porta M. Millerand à la magistrature suprême, pas un de ses électeurs n'ignorait qu'il avait jadis pris part à la manifestation de Saint-Mandé et au milliard des Congrégations (un milliard, à cette époque, c'était quelque chose)... Le vote du Congrès portait amnistie sur ces faits anciens et déjà oubliés par la grâce d'une indulgence spéciale à la République des Camarades. Il est de mauvais goût de les rappeler aujourd'hui. Et les hommes de bonne foi, si la bonne foi peut être une vertu politique, ne peuvent utiliser comme machines de guerre contre M. Millerand que des griefs datant du jour où il entra en mattre à l'Elysée... voire du jour où il en sortit en montrant la rancune d'un valet congédié. Même ainsi allégé, le dossier de maître Millerand est assez lourd pour faire la joie de ses ennemis.
Ceux qui insultèrent publiquement M. Millerand ont cette excuse que M. Millerand s'exposa publiquement à leurs insultes... Ça ne gêne pas M. Millerand. Ça nous gêne un peu... Si républicain qu'on soit, on voudrait conserver un peu de respect pour un ancien chef d'Etat; il y a un vernis de dignité que la fonction confère à l'homme, même quand l'homme n'est pas par lui-même fort respectable.
M. Millerand manque totalement de dignité; M. Poincaré également. L'un et l'autre, dans des circonstances solennelles ou tragiques, ont incarné la France aux yeux de l'étranger, au regard de l'ennemi, sous les drapeaux déployés, au son des hymnes nationaux. Leurs images sont classées dans l'histoire de France (nous n'en sommes pas plus fiers pour ça, mais, dans l'histoire de France, il y a des rois qui ne furent pas plus dignes d'estime et de sympathie que M. Millerand et M. Poincaré).
Un ancien président de la République, même lorsqu'il est agité par les plus méprisables ambitions, n'a pas le droit de descendre de son siège élevé pour se mêler aux luttes de la rue. Il n'a pas le droit de monter à une tribune publique pour recevoir en pleine face des épithètes qui sont devenues parlementaires... On cite des orateurs qui, en descendant de la tribune, reçurent des claques et des coups de pied au derrière. Si bien qu'ils les aient mérttées par leurs précédentes performances, M. Poincaré et M. Millerand n'ont plus le droit de s'exposer à de telles disgrâces. Les présidents bénis des dieux meurent jeunes; car ainsi ils n'ont plus le temps de se disqualifier. Les autres se doivent de prendre place dans une galerie des bustes ou de vendre honnêtement le vin de leur vigne...
Quand on n'a pas su mourir comme Félix Faure, il faut vivre comme Cincinnatus.
Qui eût cru jadis que Georges Clemenceau donnerait un jour à deux anciens présidents de la République une leçon de sagesse et de dignité!
G. de la Fouchardière



