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Le Quotidien - 19 septembre 1926

 


Pourquoi l'Assemblée Constituante ne conserva pas les anciennes provinces

Notes d’histoires
Pourquoi, en 1789, l’Assemblée Constituante ne conserva pas les anciennes provinces
Par A. Aulard 

En ce moment où on parle tant de réformes administratives, s'il y a des régionalistes républicains qui s'inspirent des vues et des méthodes de la RévoJulion française, il y a aussi, et plus bruyants, des régionalistes rétrogrades, contre-révolutionnaires, qui visent à restaurer quelques formes de l'ancien régime, pour en restaurer l'esprit.
Ils aiment et regrettent les anciennes provinces françaises, ils déplorent (avec Taine) que la Constituante y ait substitué des divisions qu'ils disent arbitraires. Voyons si l'histoire justifie ces regrets.

Et d'abord, ces provinces, que ces amateurs du passé voudraient restaurer, elles existaient si peu qu'ils ne sont même pas capables d'en produire une liste.
Ils ne s'accordent même pas sur un nombre. Dans tel livre ou manuel, c'est trente-deux ; là, c'est quarante, ailleurs plus, ailleurs moins.
C'est qu'en 1789, cette expression : les provinces de France, ne correspondait plus à rien de réel, ou plutôt à rien de fixe, comme l'a si bien démontré mon regretté ami Armand Brette dans ses beaux travaux sur l'état de la France à la fin de l'ancien régime.
Quand on disait : les provinces, je ne saurais trop répéter que tantôt on voulait désigner toute la partie du royaume autre que la région parisienne, tantôt de vagues pays ou régions dont il ne resfait qu'un nom historique, tantôt, et c'était le cas le plus fréquent, une des divisions réellement existantes,

Quelles divisions? Diocèses, sous le rapport ecclésiastique; gouvernements, sous le rapport militaire ; généralités, sous le rapport administratif; bailliages ou sénéchaussées, sous le rapport judiciaire.
Presque jamais ces divisions ne concordaient; elles se contrariaient, en un enchevêtrement à la fois fortuit et artificiel, qui morcelait ou gênait presque toute l'activité régionale, empêchant trop souvent les Français de se grouper selon leurs besoins ou leur histoire. Ce chaos de l'ancien régime retardait l'achèvement de l'unité française, de cette unité qui était comme l'aboutissant de toute notre histoire.
Ce n'est pas seulement par leur diversité contradictoire, par leur mélange anti-historique que ces cadres de la vie publique des Français leur étaient intolérables. Chaque division, considérée en soi était parfois absurdement formée au rebours des besoins et des vœux des Français, au rebours de la vraie tradition nationale. 
Exemple: la division judiciaire, ces bailliages ou sénéchaussées, qui servirent de circonscriptions électorales pour l'élection des députés aux Etats généraux, en 1789. Dans l’atlas qu'Armand Brette a publié, la bizarrerie de ces divisions passe toute imagination, non seulement par l'inégalité des étendues et l'étrangeté des contours, sorte de défi au bon sens el à l'histoire, mais par ces enclaves que chaque bailliage avait dans le bailliage voisin, parfois dans un bailliage éloigné.
Tel bailliage, distingué sur la carte de Brette par une teinte rouge, et entouré de bailliages verts, jaunes ou bleus, semble avoir lancé au hasard des éclaboussures rouges au milieu des espaces verts, jaunes et bleus, et même au delà.
Moins hétérogènes étaient les circonscriptions administratives, je veux dire les ressorts des intendants (ces préfets d'alors), généralités ou pays d'Etat, encore que les frontières en fussent parfois indécises, Mais était-ce là ces fameuses provinces historiques qu'on voudrait rétablir ?
Ce qu'on appelle la Normandie était dépecé en trois morceaux : généralité de Rouen, généralité de Caen, généralité d'Alençon. Voyez la généralité de Limoges. Quel chef-d'œuvre d'arbitraire et de fantaisie ! Elle associe deux régions fort distinctes, et qui n'avaient ni intérêts ni goûts communs, la région de Limoges, la région d'Angoulême. Réunis administrativement, ces Limousins et ces Angoumoisins étaient en même temps séparés par la généralité de Poitiers, qui projetait entre eux l'élection de Confolens, dont le territoire (où j'écris cet article) coupait en deux, du Nord au Sud, la généralité de Limoges. Il n'y avait pas un Français qui ne souffrit de la gênante étrangeté de ces divisions administratives et judiciaires. Là-dessus, Calonne pensait comme Turgot, Louis XVI lui-même comme Necker. Mais la monarchie et le monarque étaient bien trop faibles pour opérer une nouvelle division du royaume qui fût conforme à son histoire et aux besoins des Français. Il fallait pour cela balayer tout le chaos de l'ancien régime, c'est-à-dire faire une révolution.

En supprimant ces incohérentes et artificielles divisions du royaume, ces prétendues provinces, en réalisant par les départements l'aspiration de fédéralisme unitaire qui fut la forme même de la Révolution commençante, la Constituante répondit au vœu général des Français. 
Dans un autre article, je rappellerai, puisqu'on affecte de l'oublier, en quel esprit, avec quelle méthode s'opéra cette division de la France en départements.

A. AULARD.

 

 


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