| Le Petit Journal illustré - 19 septembre 1926 |
Le vieux Montmartre suit son destin et disparaît peu à peu sous la pioche des démolisseurs.
Bientôt, des constructions neuves remplaceront tout ce qui reste encore des vestiges d'autrefois, guinguettes, jardins minuscules, maisons paysannes ou maisons des champs. On ne se souviendra plus du temps où l'on pouvait grimper sur la Butte pour y boire un vin du cru à l'ombre d'une tonnelle. Et c'est pourquoi l'on s'explique que les derniers artistes sincères et les fervents du passé protestent aujourd'hui contre la disparition d'une vieille masure comme, là- haut, sous le nom de la maison de Mimi Pinson.
Ces protestations n'y pourront rien. Cette maison suivra le sort de ses sœurs. Demain, sans doute, Montmartre ne pourra guère plus s'enorgueillir que d'un seul témoignage du passé, authentique celui-là, la demeure de Berlioz.
Je dis authentique, car c'est bien là, au 22 de la rue du Mont-Cenis, que le génial compositeur vint habiter au printemps de 1834 et, dans le jardin entourant cette maisonnette rose, on pouvait voir alors un mélèze, quelques massifs de lilas, un beau cerisier tout en fleurs et de petites allées qui serpentaient en remontant la pente, pour aboutir à une sorte de temple de l'amour, un puits dont la margelle portait quatre colonnes de bois, avec un petit dôme où s'accrochait la corde avec sa roue grinçante et, près de ce puits enfin, une tonnelle avec des bancs. Ce paysage idyllique est gâté maintenant par l'ombre de hauts immeubles à sept étages, mais la maison, consolidée, demeure debout et une plaque apprend aux passants le nom de l'artiste qui fit frémir, sous ce toit, le clavier sonore. L'habitant illustre a sauvé l'humble demeure.
Hélas! il ne peut en être de même pour la maison de Mimi Pinson. D'abord, la pioche des démolisseurs a commencé son œuvre. Ensuite, qu'est-ce que Mimi Pinson ?
Sans doute, tout le monde connaît, au moins de nom, le personnage créé par Murger, dans ses Scènes de la Vie de bohème. Mimi Pinson est une grisette (nous dirions aujourd'hui une midinette) insouciante et charmante, amoureuse et désintéressée, travaillant six jours de la semaine pour pouvoir, le dimanche, courir les bois de la banlieue et connaître le plaisir ; c'est l'amie de l'étudiant pauvre ou de l'artiste en herbe, c'est son appui, sa muse, sa consolation, le sourire de ses jours tristes et de ses nuits mélancoliques. C'est, pour tout dire, la jeunesse et l'amour sans rien de vil ni de bas.
Il suffit qu'elle apparaisse pour qu’on tombe amoureux, tout de suite, et Rodolphe, autre personnage de Murger, décrit ce coup de foudre sous cette forme pittoresque : « Un grand mal de dents qu'on aurait au cœur ! ».
Mimi Pinson, en effet, valait qu'on souffrît de cet étrange mal de dents : « Elle avait vingt- deux ans, nous dit Murger; elle était petite, délicate, mièvre. Son visage semblait l'ébauche d'une figure aristocratique. C'était une charmante tête au sourire jeune et frais, aux regards tendres ou pleins d'impérieuse coquetterie. Le sang de la jeunesse courait chaud et rapide dans ses veines et colorait de teintes rosées sa peau transparente aux blancheurs de camélia.»
Son seul défaut était d'être frivole et souvent inconstante. Rodolphe, son ami, ne tarda pas à l'apprendre. «Les mains blanches de Mademoiselle Mimi, ajoute Murger, devaient bientôt mutiler le cœur du poète avec leurs ongles roses.» Au reste, l'auteur, après maintes aventures, fait mourir son héroïne à l'hôpital, pardonnée par celui qui l'a tant aimée et qu'elle a fait tant souffrir. C'était la meilleure façon d'idéaliser le personnage et de ne laisser d'elle, dans le souvenir du lecteur, qu'un souvenir attendri.
Or, cette grisette, si séduisante, on pense bien qu'elle n'a jamais existé, telle, du moins, que le romancier l'a décrite. Elle personnifie, en une seule, mainte et mainte grisette que Murger a connues, une sans doute plus que les autres, simplement, et qui fut qui sait ? Moins jolie, moins charmante, moins inconstante aussi, et ne mourut peut-être pas à l'hôpital.
Pour nous, ce nom évoque donc un symbole, une légende, rien de plus !
C'est beaucoup, direz-vous. Certes, mais un symbole ne peut suffire à protéger une maison contre le progrès qui rase et reconstruit.
N'importe ! Les regrets n'en seront pas moins vifs de voir disparaître la maison de Mimi Pinson. Pourquoi alors ? Comme l'a dit l'historien Lenôtre, «Ce sont là des choses qui se sentent et ne s'expliquent guère; ce que nous regrettons, c'est le décor du passé ; c'est la disparition de témoins qui ont vu se jouer le mystérieux drame de l'histoire que nous connaissons si mal; c'est qu'elles nous enseignent des mœurs et des habitudes de nos pères, si dissemblables des nôtres; c'est encore ce «je ne sais quoi» en vertu duquel on considère avec une sorte de respect attendri l'escalier, tassé par l'âge, que tant de gens disparus et pour toujours oubliés, ont monté et descendu dans la peine : la rampe de fer rugueux sur laquelle tant de mains se sont posées ; ces murs de pierres ou ces lambris vermoulus qu'a polis ou crassés le frôlement des basques d'autrefois ; ces miroirs ternis qui ont reflété tant de scènes joyeuses ou tragiques. C'est de tout cela qu'est faite l'âme des vieilles maisons....»
Roger RÉGIS.
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