| L'Œuvre - 19 septembre 1926 |
Les modérés de Normandie obligeront-ils leurs élus
à renverser le ministère?
(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
Caen, 18 septembre. Ne cherchons pas, en matière de compressions, à raisonner sur l'arrondissement-type. Telle est la première indication à enregistrer dès la prise de contact avec les compétences locales. Il n'y a pas d'arrondissement-type ou du. moins nous n'en trouverons pas un qui se résigne à jouer ce rôle.
Hier, Pont-l'Evêque, amputé de son tribunal, s'insurgeait et clamait par la bouche de son maire: «Des économies, d'accord! Mais il est inconcevable qu'on choisisse précisément la plus riche des sous-préfectures, la plus mondaine et la plus. procédurière du Calvados. Regardez plutôt du côté du voisin.»
Aujourd'hui, c'est Falaise qui sonne le tocsin : «Comment, encore nous ? Coup sur coup, on nous a enlevé notre vérificateur des poids et mesures, notre agent voyer, notre entrepôt de tabacs. Voici qu'on prétend nous priver maintenant de notre fonctionnaire à feuilles de chêne et de nos juges. La mesure est comble. La cité de Guillaume, le conquérant de l'Angleterre, ne se laissera pas faire.»
Et le Conseil municipal de rédiger un ultimatum. Une délégation va partir pour parlementer avec M. Barthou. Si le décret qui concerne Falaise n'est pas rapporté, c'est la démission en bloc. Une de plus.
Rien donc que des cas d'espèce. Soyons assurés qu'au meeting Falcoz, cette semaine, au Palais d'Orsay, il y aura autant de cas d'espèce soulevés que le territoire compte de chefs-lieux «sacrifiés». Voilà du spectacle pour le débat public, si jamais il s'engage devant la Chambre.
La justice chère
Voyons, en attendant, comment le problème se pose ici en Normandie, où la résistance semble s'organiser d'une maniere particulièrement belliqueuse.
Parmi les protestataires, disons tout de suite qu'il en est qui vont un peu fort. Ainsi le Conseil général réactionnaire de Saint-Lô, où sévit sans relâche l'éloquence du député Guérin (Manche) et qui s'indigne bruyamment des économies prévues sur le dépôt de remonte, économies préjudiciables, paraît-il, aux éleveurs de la région. (Pour peu que l'on pousse un peu loin cette argumentation, on en arrivera à proclamer la guerre indispensable pour sauvegarder les intérêts des marchands d'obus.) D'autres se contentent de signer, sans trop d'enthousiasme, de bénignes remontrances à usage électoral.
(Voir la suite en 2° page)
Les parlementaires normands et le régime des économies
(Suite de la première page.)
Il n'en reste pas moins que, pour toute la population bas-normande, où tout le monde, petits et gros, «va en justice» par nécessité ou par goût, si la suppression des sous-préfectures est accueillie assez allégrement, celle des tribunaux civils et correctionnels prend figure de mesure lâchons le mot antidémocratique...
Car il ne faut pas se faire d'illusions. Ce n'est pas par des complications géographiques qu'on réussira à tuer la «chicane». Ce droit à la chicane est considéré icí comme une forme essentielle de la liberté individuelle. On oblige les gens de Domfront à comparaître à Argentan, ceux de Mortain à Coutances et ceux de Vire à Caen ? On avantagera simplement les gros plaideurs. Mais ceux qui ne sont pas «les gros plaideurs» se rebiffent :
— Le timbre et l'enregistrement, me disait un paysan, ont déjà sextuplé depuis 1914. Faudra-t-il être millionnaire pour défendre son «drouet»?
Sans compter que les avoués près les tribunaux défunts devront ou se déplacer pour chaque audience ou partager leurs émoluments avec leurs confrères à résidence plus favorisée.
Ce sera la justice de plus en plus chère...
Des parlementaires embarrassés..
Est-il besoin de dire que toutes ces doléances se traduisent sur le bureau des parlementaires normands par une averse quotidienne de pétitions et de mises en demeure? Ceux du Calvados, entres autres réactionnaires bon teint dont le corps électoral était classé jusqu'alors comme le plus «modéré» du territoire,
se voient contraints, après quelque résistance, à marcher, la mort dans l'âme, derrière leurs troupes. Le moyen d'agir autrement quand un journal de Bayeux, dévotement acquis au Bloc National, accuse froidement M. Poincaré de nous offrir des économies de bouts de chandelles pour masquer l'infâme gabegie du régime radico-cartelliste ? M. Chéron s'est incliné; M. Flandin aussi. Pourtant...
Et pourtant, s'effarent-ils en sourdine, où voulez-vous en venir ? Vous voulez que nous renversions le cabinet ? Vous savez aussi bien que nous que ce sera la livre à 300 francs, la catastrophe...
Mais, impitoyables, les électeurs insistent. Mandat impératif on exige avant toute autre conversation une réunion anticipée des Chambres pour démolir les décrets. On parle même d'un plan d'action concerté entre les majorités politiques du Calvados, de l'Orne et de la Manche pour imposer, s'il y a lieu, un vote de discipline hostile. Et on menace de placarder par affiches sur tous les murs, à titre d'argument-massue, le bilan de la réforme administrative et judiciaire dans la Meuse, département qui a l'heureuse chance, dans cette affaire, de conserver sa préfecture, son secrétaire général, deux sous-préfectures sur trois et deux tribunaux sur quatre. Et ce, malgré ses maigres 207.000 habitants...
Pont-l'Evêque veut rester une ville «bourgeoise»; Saint-Lô, sauver de la débâcle son dépôt de remonte et Falaise, persévérer dans sa tradition de grande cité historique.
Les Normands veulent pouvoir plaider à leur guise sans mettre leur malle aux bagages. Et les élus «modérés» de Normandie ne veulent pas renverser M. Poincaré.... Pauvres élus de Normandie !
ANDRÉ GUERIN.
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