| Paris-Soir - 19 septembre 1926 |
A TRAVERS L'ÎLE-DE-FRANCE
Le château de Compiègne
La résidence -:- Le passage des Dynasties Jeux de princes -:- Meubles -:- Tableaux Tapisseries-- Vieux souvenirs
Le château de Compiègne est dans son périmètre actuel, certainement depuis le temps de Charles V. Les bâtiments n'ont pas toujours occupé les deux hectares, sur lesquels ils s'étagent présentement. On a la certitude que Ange Gabriel ne fit que donner une physionomie moderne à un assemblage tout à fait accepté auparavant, mais qui n'était plus du goût du jour quand il entreprit de remédier à un aspect jugé vieillot. Une partie avait été entreprise au temps de Henri II par un guerrier à l'humeur assez maussade, le connétable Anne de Montmorency. C'est sous son commandement que Philibert Delorme avait œuvré à la Porte-Chapelle, ainsi qu'il a été dit; il ne s'en était pas tenu, certes, à l'édification de la voûte en berceau.
Jeux de princes
Le jeune Louis XIV, tentant à s'affranchir de la tutelle du cardinal de Mazarin, mari de sa mère, qui était traité par lui de «Vieux Turc», passait son temps entre Fontainebleau, Vincennes et Saint-Germain. Il avait un faible pour Compiègne, où, pour la première fois, il avait agi en souverain, en recevant la reine Christine de Suède. Des années avaient passé. Louise de Lavallière n'avait plus le cœur du Roi. Madame de Montespan était installée au château de Compiègne, juste au-dessus de la chambre de la reine. Marie-Thérèse se plaignait fort que son illustre époux eût tant d'occupations politiques jusqu'à quatre heures du matin, ce qui troublait ses nuits.
Cela n'empêchait pas le jeune roi d'aller se promener en forêt de Compiègne, avec tout l'apparat qu'il lui convenait d'ordonner. C'est au cours d'une sorte de carrousel, le 30 août 1662, où figurèrent 100 carrosses et 800 cavaliers, que la tendre Fontanges, dont le cheval s'était échappé, revint accompagnée du roi ; ses cheveux dénoués flottaient, rattachés par un simple ruban. Le lendemain, toutes les dames de la Cour étaient coiffées à la Fontanges !
Les affaires du royaume n'étaient plus aussi agréables en 1698. Il y avait eu tant de guerres. On avait construit Versailles. L'Europe n'écoutait guère ce que dictaient les ministres de Louis XIV. Il fallait montrer que le royaume n'était pas touché par de semblables difficultés. C'est alors que l'on décida qu'au cours d'une saison à Compiègne il serait établi un camp royal à Coudun. On y vit cette réunion fantastique alors de 152 escadrons de cavalerie, 53 bataillons d'infanterie, 40 canons, 6 mortiers, 8 pontons, trois manutentions et un hôpital général militaire. Il y avait 60.000 hommes rassemblés, barrant toutes les routes, occupant tous les champs. Les princes, les colonels, avaient amené leurs chevaux, leurs serviteurs, leurs familiers. Les ducs et pairs étaient là avec leur maison et leur suite. Toutes les dames de la Cour avaient un logis en ville. Ce fut un spectacle digne de François Ier, et Van der Meulen dut y consacrer un tableau destiné aux collections du Roi.
Léon MAILLARD.
A TRAVERS L'ÎLE-DE-FRANCE
Le château de Compiègne
. (Suite de la 1 page).
Un siècle après les cheveux au vent de Mlle de Fontanges, en 1763, Mme la marquise de Pompadour tente encore de diriger les pauvres et trop timides passions de son amant, le roi Louis XV, à quoi il faut faire la part d'avance. Elle n'y parvient guère. Lebel ne lui obéit plus; il se laisse guider par le maréchal de Richelieu. C'est ce roué qui fait la découverte de la petite Jeanne Lange, dite aussi «Jeanne Lanson, ou Beauvarnier», mais, lors de sa naissance, inscrite sur les registres de Vaucouleurs, sous le nom de Jeanne Bécu. Elle a travaillé, comme petite modiste, dans des maisons de marchandes de colifichets de la rue Saint-Honoré. Elle est fort connue de M. le lieutenant de police. La petite Lange sera quand même introduite à Compiègne, sous le couvert du chevalier du Barry. Quand Louis XV l'acceptera, depuis vingt-quatres heures déjà, elle sera l'épouse légitime d'un certain comte du Barry. Son règne poissard représentera la tenue de la cour de France. Et, le roi, allant recevoir la jeune dauphine, Marie-Antoinette d'Autriche, au Pont-de-Berne, près de Compiègne, lui présentera officiellement Mme la comtesse du Barry.
Lorsque Marie-Antoinette habitera Compiègne et l'ornera des meubles les plus précieux et des bibelots, ou offerts ou achetés au Petit Dunkerque, son royal mari se rendra utile en s'occupant de la garniture des fenêtres et de la pose des tentures et rideaux. On prétend que des engagements de serrure, des barres et des boulons d'espagnolette ont été exécutés de ses mains. Pourtant, on peut affirmer que des crémones en bronze doré et ciselé, au chiffre de Marie- Antoinette, ne lui doivent rien, absolument rien, en tant que labeur.
Napoléon a répudié Joséphine de Beauharnais. Il va épouser, lui aussi, une archiduchesse d'Autriche. Fontainebleau ne lui paraît pas assez vaste et sa forêt est sauvage et mal hantée. Il fait agrandir Compiègne. Il l'aménage grandiosement, du côté du parc, par de grands escaliers. La façade, de ce côté, est prolongée. Et. en face de son perron, une avenue immense perce les hauts taillis jusqu'à l'extrémité de l'horizon. C'est la route des Grands-Monts, que suivront les équipages impériaux et le train des chasses.
Dans les jardins, afin de rappeler le cadre de Schoenbrünn, l'Empereur fait dresser un support grillagé pour recevoir une belle treille : c'est le Berceau de Fer, il s'étend sur 1.400 mètres, comme La Treille du Roi, à Fontainebleau.
Au palais, tout neuf de ce côté, Girodet décore les plafonds, les artistes qui sont près de lui œuvrent à qui mieux mieux. Il y a la chambre de l'Impératrice, le boudoir de l'Impératrice, la chambre de l'Empereur, le salon de musique et bien d'autres salles. Les bombardements de 1915 et d'après ne firent pas grand mal à ces merveilles. En une seule journée, en 1920, un incendie venant de l'administration des Régions libérées supprima toutes ces richesses.
L'impératrice Eugénie et Napoléon III apportèrent à Compiègne une surabondance de décors. de statues, de tableaux, d'ameublements dans le goût de Louis XV, de Louis XVI et de Napoléon Ier, mais cela sent le grossissement du second Empire, c'est trop visible, trop riche, trop volumineux, du style pour parvenus qui veulent jouir vite et étonner les invités. Les invités furent nombreux à Compiègne, au cours des impériales dix-huit années, de 1852 à 1870.
Tapisseries, meubles, tableaux, vieux souvenirs.
Le musée actuel permet de suivre aisément la marqué posée par chacun des possesseurs. C'est une promenade intérieure qui a son charme. Il y a des beautés inestimables.
Parmi elles, on peut classer les innombrables tapisseries répandues presque à profusion. Pour les connaisseurs, il y a des scènes des Flandres, les Armes de France et de Navarre, les Batailles et Victoires d'Alexandre, d'après, les cartons de Lebrun; Jason et Médée; la Conquête des Indes, l'Histoire d'Esther, par de Troy; les Boucher, la Tenture chinoise, d'après Van Loo; Gobelins, Beauvais s'affrontant à l'envie et reparaissant pour orner canapés, fauteuils, sièges et panneaux en rinceaux, en sujets, en bouquets fleuris. Une merveille d'esprit et de facture s'expose dans les cartons de Coypel, Don Quichotte, dont les réalisations par les Gobelins furent sans doute autrefois à Compiègne.
Les meubles méritent une étude détaillée. De nombreuses peintures sont pleines de révélations imprévues. Nous sommes dans une résidence avec des œuvres choisies par les occupants, et non dans le regroupement par école d'une galerie comme Dresde, l'Ermitage ou le Louvre. Les amateurs de paysages de l'Ile-de-France pourront étudier Oudry, qui en vaut la peine, car il aima les arbres, les chiens et les bêtes. Statues, guéridons, biscuits de Sèvres, porcelaines peintes, orfèvreries, meubles ornés, objets de toilette, bronzes, marbres, dessins, crédences, corps de bibliothèque, parures d'ameublement, dispositions d'apparat et d'intimité, tout ce qui a donné du souci ou de la joie à de hauts personnages est présenté avec un sens permettant de feuilleter le livre de leur existence.
Le château de Compiègne ne constitue pas un récit strict et mesuré, mais bien une œuvre passionnée.
Léon MAILLARD.
| retour 19 septembre 1926 |



