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Le Quotidien - 19 septembre 1926

 


L'arbre à rude écorce par l'écrivain paysan Émile Guillaumin

PRÈS DU SOL
"Arbre à rude écorce »

Repassant après un intervalle de plusieurs années dans ce coin familier, je me suis accoudé un instant sur la barrière pour admirer une fois de plus le vieux chêne solitaire et puissant qui se dresse dans le haut du pré.
Je ne sache pas qu'aucun roi de France ait jamais rendu la justice sous son ombrage. Au moins était-il déjà pareillement «le gros chêne» quand la France avait des rois... Sous ce qualificatif de «gros chêne», je l'ai connu et fréquenté alors que ma vie d'enfant se limitait à l'humble ferme isolée dont il est la parure.

il est toujours aussi beau. Pas de creux inquiétant dans son tronc énorme, court et trapu comme un piédestal de granit. Une sève suffisante monte encore du réseau formidable des racines pour donner vie aux ramifications infinies de sa superstructure.
Que de branches maîtresses, bizarres et tourmentées, les premières presque horizontales et très loin étendues, les autres s'élevant en diagonale ou se dressant à peu près verticales; charpente fantastique d'où partent des milliers de rameaux secondaires dont chacun est le chef d'une lignée nouvelle !

L'ensemble, d'un ovale parfait, évoque un ballon géant, prêt pour un vol à longue distance. Mais l'amarre est solide...
Cet arbre-monument, à proximité des granges et étables, abrite de l'outillage à l'occasion. Son ombre protectrice s'est étendue sur bien des travailleurs, pour la sieste méridienne, sur les faucheurs battant leurs «dailles» pour une séance nouvelle, sur les groupes placides de bêtes au pâturage, piaffant et s'ébrouant pour se défendre des mouches importunes, s'étrillant à l'écorce qui en demeure cirée par endroits.
— Il est moins changé que nous ! me dit le colon actuel du domaine, un camarade comme moi vieillissant. J'en convins sans peine.
Qu'aucun vandale ne s'intéresse trop à sa valeur marchande, et il verra, l'ancêtre vénérable, pendant maints lustres encore reverdir et se dépouiller ses rameaux : il abritera poulains et génisses contre le soleil, les pluies, les frimas; il sèmera, l'automne venu, sa glandée pour les cochons maraudeurs. Les pierrots que le soir rassemble dans son giron tutélaire salueront de leurs piaillements joyeux des milliers d'aubes nouvelles. Cependant que se succéderont les générations humaines à la brève existence…

EMILE GUILLAUMIN.

 

 


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