| L'Œuvre - 19 septembre 1926 |
LA BRETAGNE ENTRE L'ÉGLISE ET LA RÉPUBLIQUE
«La Terre des Prêtres »
(De notre envoyé spécial) Saint-Pol-de-Léon, septembre.
La « Terre des Prêtres », c'est une grande partie du Finistère, c'est un peu des Côtes-du-Nord, c'est davantage du Morbihan.
C'est surtout et avant tout le Léon. A Quimper, l'évêque Duparc n'est que le premier représentant de l'autorité religieuse. A Saint-Pol, il est le maître. Et il le fait sentir.
A Quimper, il invoque l'esprit de tolérance. A Saint-Pol, il commande. Car il y a deux tactiques employées dans la lutte contre ceux qui veulent échapper à la domination cléricale..
Dans les pays d'harmonium, on les mate par la force.
Sur les terres de piano mécanique, on les grignote.
Les petits profits de l'esprit de tolérance
Pour grignoter il y a une arme infaillible: l'appel à la tolérance. On répète : «Ne nous persécutez pas. » On murmure: «Il faut être tolérant.»
C'est une très noble chose que l'esprit de tolérance. C'est aussi beau que l'union sacrée. Mais pourquoi faut-il qu'en général ce soient toujours les mêmes qui en profitent?
Il y a quelque temps, les patronages catholiques du Finistère organisèrent, à Quimper, une fête sportive qui ne réunissait pas moins de trente-neuf sociétés de gymnastique, dirigées par un état- major de jeunes vicaires. Le conseil municipal, qui est radical, mais de ton assez modéré, prêta en cette circonstance aux organisateurs les mâts et les oriflammes appartenant au matériel communal.
Belle marque de l'esprit de tolérance! M. F. Goyen, chanoine et rédacteur en chef du journal de l'évêque. en félicite vivement celui qui en fut l'initiateur. Mais il ajoute :
«On se souvient que nous lui demandions d'apporter dans l'administration de tout le budget municipal la largeur d'esprit, parfaitement raisonnée qu'il applique à l'utilisation d'une partie de ce budget. Il écrivait : «Les mâts, le matériel d'incendie, etc... appartenant à la collectivité, ne doivent être au service exclusif d'aucun parti.» Mais le reste du budget aussi, disions-nous : il sort de la poche de tous et appartient à tous. Pourquoi donc des subventions a des sociétés et pas à d'autres ? Pourquoi des fournitures gratuites à certains écoliers et pas à d'autres qui sont aussi pauvres ?»
Et voilà. Vous avez prêté les mâts pour une manifestation religieuse. Bravo. Mais pourquoi ne subventionnez-vous pas aussi l'école libre ?
L'évêque Duparc grignote. Et il a les dents longues. Mais si, dans les villes, l'évêque Dupare doit, pour le moment, se livrer à ses manoeuvres de «grignotage», à quoi son caractère sans doute répugne, ailleurs il y va plus franchement, plus rudement aussi.
Aussi bien, a-t-il un clergé discipliné, qu'il tient bien en main et qui, si l'on peut dire, connaît la manoeuvre.
Les curés de Bretagne, et principalement ceux du Léon, n'ont pas les ventres aimables ni les figures réjouies de certains desservants de la campagne. Ce ne sont pas des prêtres de salon. Ce sont des militants.
Solides, le visage rudement taillé, ils. prennent possession du sol qu'ils foulent d'une large semelle. Ce ne sont ni des curés mondains, ni des prêtres d'opé- rette. Ce sont des soldats. Ils en ont la discipline. Ils en ont la rudesse.
Dans les villages, ce sont eux qui commandent. Il n'y a ni maire, ni juge de paix. Ou plutôt le maire et le juge de paix n'exercent leur charge que sous la surveillance du curé. Il n'est pas rare de voir un prêtre, observateur pour le compte de l'évêque, diriger en fait les travaux d'un conseil municipal.
Quelques exemples de "tolérance"
Est-ce que les prêtres de l'évêque Duparc déploient là cet esprit de tolérance qui, à son grand désespoir, manque tant aux républicains?
Voici :
Dans le Léon, par l'ordre des curés, on ignore le 14 juillet. Ce jour-là, l'école libre fonctionne. Et gare à qui ferait manquer la classe à ses enfants! On ne célèbre que la fête de Jeanne d'Arc.
A Ploudanik, le jour de la fête nationale, un habitant avait eu, cette année, l'audace d'arborer à sa fenêtre un drapeau tricolore. Il fut stigmatisé en chaire, le dimanche suivant, et montré au doigt par tout le village.
A Plouider près de Lesneven, terre consacrée à Salaun l'Idiot, il y a une vieille femme qui, en outre de son petit commerce, exerce le métier de dépositaire de journaux. Un dimanche de l'autre hiver, elle se rendit à la messe, comme de coutume. Et, comme elle est une profonde croyante, elle s'approcha, avec les autres fidèles, de la table de communion. Elle s'agenouilla, ouvrit la bouche. Le prêtre passa. Rien. Elle crut à un oubli. Elle resta et tendit à nouveau la bouche vers l'hostie. Le prête passa à nouveau devant elle. Rien encore. Cependant les autres fidèles la regardaient avec stupeur. Qu'avait-elle done fait, quel crime abominable avait-elle commis pour qu'on lui refusât ainsi publiquement la communion?
Elle regagna, tête basse, sa demeure sous la réprobation générale. Là, elle apprit, par un messager, l'étendue de sa faute. Elle avait accepté de mettre en vente dans sa boutique la Dépêche de Brest qui est un journal fort bien rédigé, mais peu subversif. Seulement il a le tort d'être très sincèrement républicain. La bonne vieille fit pénitence et renvoya les journaux. Ainsi, dans plusieurs villages la Dépêche ne put trouver de dépositaires à la suite du veto du curé.
A Combrit, un cabaretier possède une grande salle qu'il loue pour noces et banquets. Le groupement de défense laïque du Finistère, faisant une tournée de conférences dans la région, retint la salle. La veille du jour où la réunion devait avoir lieu, le curé se présenta chez lui et lui tint ce langage:
Vous êtes parfaitement libre de louer votre salle à qui vous voulez et même à un comité de défense laïque. Seulement je tiens à vous prévenir que dorénavant ceux qui feront leur repas de noces chez vous ne seront pas reçus à l'église.
Le cabaretier tirait une grande partie de ses ressources de ces repas de noces.
Il refusa sa salle au comité de défense laïque.
Des exemples comme ceux-là, m'a-t- on dit, on vous en citerait toute la journée.
Ceux-là sont caractéristiques. Il ne s'agit ici ni de foi, ni de croyance. On se trouve en face d'une propagande, d'une organisation politique. Le but est de maintenir la Bretagne sous la domination cléricale et d'en chasser les républicains. Grâce à la guerre, grâce à certaines faiblesses, la lutte jamais éteinte a repris.
Ou la République, ou l'Eglise. Il faut choisir. L'évêque Duparc poursuit fougueusement la bataille à la tête des troupes cléricales. Pourquoi à la tête des troupes républicaines ne trouve-t-on pas toujours le préfet ?
Pierre Bénard.
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