Le DOCTEUR CHARCOT REVIENT DES MERS POLAIRES
- Vous allez repartir pour explorer la chaîne sous-marine du golfe de Gascogne ? Commandant, emmenez-moi avec vous !
C'est par ces mots que nous avons abordé le docteur Charcot, que nous avions pu joindre pendant les quelques heures qu'il a passées aux environs de Paris au milieu de sa famille.
- Hélas! cher monsieur, nous a-t-il répondu, le Pourquoi-Pas n'est point un bateau de plaisance, et je n'ai pas le droit d'accueillir les journalistes. Au reste, la mission dont je vais m'occuper aussitôt que mon bateau aura repris la mer n'a aucun des caractères que réclame l'actualité journalistique, vous perdriez votre temps à bord.
- Mais n'allez-vous pas faire des sondages de recherche à la suite des observations communiquées par le lieutenant de vaisseau Cornet?
- Non, je repars de Cherbourg dans deux ou trois jours pour continuer l'exploration méthodique des côtes de France, entreprise par le service hydrographique de la marine, afin de dresser une carte géologique des mers baignant immédiatement notre pays. La perspective de ce voyage purement scientifique ne vous sourirait plus autant, j'imagine ?
Le rôle actuel du «Pourquoi Pas
- Il faut que je vous explique, en effet, continue le docteur Charcot, mon rôle actuel et celui de mon vieux cher bateau. Je vous raconterai tout à l'heure les temps héroïques et ma dernière croisière, mais laissez-moi vous dire que la science, à laquelle lui et moi sommes dévoués, exige de nous des périodes de calme, des périodes d'études minutieuses et lentes, bref des périodes où l'on ne parle pas de nous, et c'est mieux ainsi. Ce sont les moments les plus fructueux d'ailleurs. C'est ainsi qu'avec Louis Daugeard, à l'aide d'un procédé nouveau, celui des échantillons, expérimenté pour la première fois par le "Pourquoi-Pas", hous avons dressé en parcourant à petites journées la Manche, la première carte géologique du fond d'une mer. Cela vous semble sans grand intérêt, avouez-le, ce sera pourtant un titre de gloire qui reviendra à la marine nationale française. Je vous dirai encore que, depuis la guerre, le Pourquoi-Pas a rendu, sans bruit, bien d'autres services à la science. Aucun de ses voyages ne passe inaperçu du monde savant, tous les ans notre programme de croisière est établi d'accord avec toutes Ies grandes associations scientifiques. Le titre un peu long qu'on donne à mon bateau vous expliquera son rôle, il est devenu le «Laboratoire de recherches maritimes de l'Ecole pratique des hautes études, affecté au Muséum.»
- II est devenu..... dites-vous, commandant, mais il me semble que je devine dans votre voix comme un léger regret.
Ce que représente le « Pourquoi Pas
- Aucun, me dit nettement Jean Charcot. Mon Pourquoi-Pas n°II, celui que je commande aujourd'hui, me donne des satisfactions aussi grandes que le petit bateau de 35 mètres avec lequel je fis ma première expédition au Pôle Sud: ce Pourquoi-Pas n°I qui me coûta à peu près toute ma fortune et que je dus vendre aux Argentins pour payer nos dettes au retour!
- Mais n'est-ce pas avec le Pourquoi-Pas actuel que vous avez exploré les mers polaires en 1908 ?
- C'est exact. Cela vous explique pourquoi j'ai pour mon bateau une vieille affection, et pourquoi aussi il est vu avec intérêt par les marins du monde entier. Je vais vous en donner une preuve en Islande, il y a huit jours, le Pourquoi-Pas, navire scientifique du gouvernement français, a été reçu magnifiquement. Il en est de même toutes les fois que nous abordons en Ecosse, aux îles Feroë, en Norvège ou au Danemark. Le Pourquoi-Pas représente d'ailleurs un curieux type de bateau, un type unique au monde aujourd'hui, car non seulement n est construit pour résister aux glaces polaires, mais c'est encore le seul bateau qui garde sa voilure complète, et, détail auquel je tiens, l'homme qui est à la coupée conserve le sabre d'abordage.»
Pendant qu'il me parle de son bateau, qui lui est cher comme sa vie, je regarde Jean Charcot. Ses yeux. au regard droit encore pleins de jeunesse, où brille en général une belle humeur bien française, s'embuent; il s'émeut, sa voix tremble. Aussi change-t-il de conversation (il juge sans doute que son émotion mâle ne doit pas intéresser pas plus que tout à l'heure le but de ses recherches).
- Ce qu'il vient de faire cet été, nous allions donc partir pour une de nos croisières scientifiques habituelles, lorsque j'appris qu'Amundsen était perdu. Je fis remarquer au ministre que le bateau que je commandais était équipé pour les mers polaires. J'ajoutais que j'étais à ses ordres, mais que je voudrais bien tenter d'aller là-bas, à son secours. En souriant, il me répondit: Pourquoi pas ?» L'ex- pédition était décidée.
Alors on vit une chose qui me ravit, car il y a encore des braves gens en France: quand on apprit pourquoi je partais, je reçus des cadeaux de toutes espèces et... 150 demandes de passagers qui, comme vous, auraient voulu m'accompagner. Le duc d'Orléans, sachant que je devais explorer, comme il venait de le faire, la côte du Groenland, me fit parvenir une très forte subvention. Avant d'avoir atteint notre objectif, nous apprenions heureusement qu'Amundsen était sauvé. Nous nous apprêtions à reprendre paisiblement notre programme d'exploration scientifique quand, en abordant au Scoresby-Sound, sur la côte Est du Groenland, au milieu des glaces, nous découvrîmes l'expédition du docteur Bjerring, qui, depuis deux ans, était absolument coupée de toute communication avec le reste du monde. Mais tous les journaux ont déjà raconté cela. Nous avons eu la chance de pouvoir radiotélégraphier à Copenhague pour qu'un bateau vienne ravitailler et reprendre les braves gens.
Voilà ce que j'ai fait. Ce n'est pas grand'chose, comme vous voyez. Ce que je voudrais seulement, c'est que vous disiez pour terminer ce que me répétait souvent l'héroïque capitaine Scott, qui fut mon ami et pour qui je conserve un souvenir tellement admiratif et affectueux: «On parle trop de nous, et pas assez de ceux qui nous accompagnent.
Ainsi s'exprima le docteur Charcot, qui est un si bel exemple de ces savants modestes et désintéressés qui ont voué leur vie au service de la science et de la France.
JEAN-GABRIEL LEMOINE.
