Que faire au Maroc?
I - La situation présente
Des espoirs, que nous craignons exagérés, naissent un peu partout quant à la conclusion tant souhaitée de l'affaire du Riff. Le général Primo de Rivera et M. Painlevé l'annoncent pour le mois d'octobre prochain. Le maréchal Pétain lui-même, peu prodigue d'interviews cependant, se voit attribuer des affirmations analogues et nous voilà contraint d'hésiter fortement sur le sens qui est attribué à ces paroles et même sur leur réalité. De quelque côté, en effet, que nous examinions la question, elle ne nous paraît pas offrir de possibilité de règlement définitif dans un délai de deux mois. Mieux vaudrait peut-être s'expliquer carrément là-dessus, plutôt que de laisser l'opinion publique adopter un optimisme injustifié, générateur plus tard de déconvenues déplorables.
Quelle peut bien être la solution qui nous est annoncée ? Certes, les communiqués sont toujours satisfaisants, ce qui n'est pas, pour eux, très anormal, et, du reste, ils ont raison de proclamer l'échec des tentatives d'Abd-el-Krim sur Fez et sur Taza. Ils procurent aussi un réconfort moral en nous apprenant que des renforts imposants éviteront à coup sûr dans l'avenir les angoisses du passé. Mais, ces réconforts goûtés, les lecteurs, s'ils peuvent se tenir au courant avec un peu plus de précisions, non pas grâce à une documentation particulière, mais simplement par la presse coloniale et divers recoupements dans les quotidiens français et étrangers, constatent néanmoins que des postes tombent encore aux mains de l'ennemi ou sont à grand'peine évacués, que les Riffains viennent de pousser, jusque dans nos exploitations agricoles du Gharb, une pointe demeurée au début sans parade; bref, c'est Abd-el-Krim, jusqu'à nouvel ordre, qui a l'initiative des opérations, ce qui n'est pas une manifestation d'une supériorité militaire absolue sur lui.
Ces constatations ne sont pas présentées pour diminuer la certitude què nous pouvons avoir désormais d'être là-bas les plus forts. L'opération de vaste envergure qui vient de reconquérir le pays des Tsouls. est enfin un indéniable succès; elle prouve que, là où nous voulons agir, maintenant nous pouvons le faire. Mais il n'est que sage de montrer que tout ou presque tout demeure à faire. Il s'agit de repartir du kilomètre zéro. Comment serait-il possible d'arriver en deux mois à la fin du parcours? Et, d'ailleurs, tout dépend du but envisagé.
Serait-ce la paix ? Nous n'en parlerons. que pour mémoire; la tentative faite en sa faveur fut une comédie; elle était peut-être nécessaire pour faire toucher leur erreur à des gens trop crédules et pour tenter d'enlever un commode refrain à certains partis. On doit bien avouer aujourd'hui qu'Abd-el-Krim ne veut pas de la paix. A vrai dire il ne peut pas la faire, ce qui n'étonnera pas ceux qui ont pris la peine de réfléchir. Ce rebelle, en effet, est un chef de guerre, tel que les Berbères acceptent plus ou moins volontiers d'en avoir, et non pas un souverain que supporterait difficilement un peuple auquel pourrait, par exception, s'appliquer justement les mots de M. Herriot «vraiment démocratique», car il l'est essentiellement, ne connaissant d'autre autorité que celle de ses Djemmaa, assemblées des notables ou même de tous les hommes. Chaque tribu obéit à la sienne. Elle n'a d'alliances que momentanées, contre un ennemi commun. La coalition que nous combattons se dissoudrait aussitôt la paix réalisée, si elle pouvait lui être imposée. Mais nul n'en a le pouvoir. Abd-el-Krim lui-même doit donner sans cesse aux siens des gages de sa loyauté, ce pourquoi il fit, au début de sa puissance, trancher la tête du général Sylvestre et celle de maints agents espagnols. Aussi avons-nous bien fait de garder en lieux sûrs nos éventuels négociateurs. Il n'est pas illogique de supposer qu'Abd-el-Krim, pour ne pas être taxé de trahison, aurait pu être amené à leur faire subir un traitement semblable. En 1917, son père, agent allemand recrutant des soldats pour notre ennemi Abd-el-Malek, ayant refusé de les employer contre les troupes espagnoles, dut s'enfuir de sa demeure pour ne pas brûler avec elle. Comment son fils eût-il risqué le même sort ?
Certains imaginent que la paix pourrait être imposée à la suite d'une victoire. C'est assimiler l'armée d'Abd-el-Krim à celles de Sadowa ou de Sedan, ce qui est paradoxal. Nous n'avons pas conquis le Maroc à coups de victoires. Nous avons, chaque année, progressé sagement, encerclant les objectifs prévus par une ligne de postes. Par une politique habile, faisant jouer la crainte et l'intérêt, l'avance des troupes avait auparavant préparé la soumission et les combats avaient pour but d'écarter les tribus qui nous barraient la route menant aux points dominants de leur territoire. Nous n'avons guère le temps, en deux mois, d'opérer ainsi pour le Riff. Du reste, il nous faudrait beaucoup plus de peine que par le passé, car les indigènes ont perdu confiance en notre force, en voyant tomber nos postes fortifiés qu'ils croyaient inexpugnables. Disons-le hardiment, ils ont aussi perdu la foi en notre parole en constatant que nous ne pouvons pas leur assurer la protection que nous leur avions promise. D'ailleurs, l'emploi d'une telle méthode supposerait que l'on veuille occuper le Riff... Voilà une hypothèse choquante peut-être en ce moment, au moins pour certains. Ne la faisons donc pas encore.
Bref, la grande offensive dont Abd-el- Krim était menacé s'il refusait de nous demander la paix (formule stupéfiante, soit dit en passant, mais que la politique excuse), aura donc un autre but. Devra-t-elle balayer sucessivement les territoires de toutes les tribus qui ont fait défection, après celui des Tsouls? Si, comme nous n'en doutons pas, nous en avons désormais les moyens matériels, peut-être l'ouvrage serait-il terminé dans deux mois. Et après ? Singulière solution qui serait celle du théorème actuel, mais laisserait le problème principal tel qu'il se présentait au mois d'avril dernier. S'imagine-t-on qu'Abd-el-Krim, «du coup, demanderait la paix»? Supposons cette fois, qu'il puisse le faire, ce qui n'est pas. Il n'en resterait pas moins que notre prestige dangeureusement atteint, que notre force mise en doute et les tribus qui, par force, ne l'oublions pas, sont passées à l'ennemi, ayant avec fatalisme accepté en majeure partie de retrouver leurs terres dévastées et leurs demeures incendiées et de subir le châtiment mérité, les vrais coupables se trouveraient grandis aux yeux de l'Islam entier. Ils entretiendraient des émissaires dans toutes les régions soumises et recommenceraient au printemps prochain, avec l'appui de soulèvements innombrables, une entreprise devant laquelle il nous faudrait consentir un effort décuplé ou abandonner l'Afrique du Nord.
Mais pourquoi donc Abd-el-Krim demanderait-il la paix? Qu'aurions-nous à lui offrir pour l'amener à cette concession pour lui périlleuse ? L'indépendance? Le Riff l'a toujours eue, depuis des siècles. De l'argent? Ce serait singulièrement humiliant et moralement désastreux. Que signifierait pour le Riff cet acte dont on comprend les avantages pour l'Allemagne ou l'Autriche, mais qui n'en offrirait aucun pour ce pays : « demander la paix »? Il a toujours été en guerre. Les navires qui frôlent ses côtes sont salués de coups de fusil et les équipages de ceux qui y échouent ne revoient la terre natale que moyennant rançon, rançon en armes autant qu'en pièces d'or.
Espère-t-on établir un cordon si serré tout autour de ses frontières de terre et de mer que la famine et le manque de munitions le mette à notre merci ? Ce serait une dangereuse chimère. Si même un tel projet était réalisable, son aboutissement exigerait des années, au cours desquelles il nous faudrait entretenir une armée nombreuse sur le pied de guerre, et sans cesse alertée. Pour aboutir à quoi, en fin de compte? A la paix ? Encore une fois, c'est un mythe. Nous avons en face de nous trois éléments distincts: Le Riff, formé des tribus cotières, qui semblent obéir à celle de Beni Ouriaguel, dont fait partie Abd-el-Krim, et rien ne permet de penser qu'elles lui obéiront s'il veut leur imposer la cessation de toute activité guerrière. Ce serait contraire à tout ce que nous savons d'elles. Ensuite, les Djebalas, soumis à la suite du recul espagnol de 1924. Leur esprit d'indépendance les amènerait à s'affranchir sur-le-champ. Enfin, nos propres tribus dissidentes, mais pourquoi accepteraient-elles, de leur chef obligé d'aujourd'hui, un ordre dont il ne pourrait assurer par la force l'exécution? Pour qui connaît le Maroc, tout cela n'est que chimère. Que nous reste-t-il donc à faire ?
GUY DE MONTJOU.
(A suivre.)
Entrevue du maréchal Pétain et du général Primo de Rivera
Le maréchal Pétain et le général Primo de Rivera se sont entretenus, hier, à Algésiras, à leur hôtel, jusque vers midi et quart, puis sont partis en automobile se promener sur la route de Tarifa, et sont rentrés à l'hôtel, à une heure trente de l'après-midi, pour déjeuner. Etaient invités à ce déjeuner : le colonel Georges, chef d'état-major du maréchal Pétain; l'amiral commandant la flotte espagnole de la Méditerranée, le gouverneur et le maire.
Le maréchal a reçu, à 15 heures, les représentants de la presse espagnole et a déclaré qu'il était enchanté de l'accueil du général Primo de Rivera. Le maréchal Pétain et le général Primo de Rivera se sont rendus ensuite à bord du cuirassé espagnol «Jaime», qu'ils ont visité en détail et où les honneurs leur ont été rendus à 16 heures.
Le maréchal Pétain s'est ensuite rendu à l'embarcadère, entouré du général Primo de Rivera, des autorités locales, de diverses légations et d'un nombreux public, pour repartir au Maroc. Des avions espagnols ont survolé pendant longtemps son navire en marche. A l'issue du déjeuner offert en l'honneur du maréchal Pétain par le général Primo de Rivera, ce dernier s'est entretenu avec les journalistes et leur a dit notamment que l'entrevue qu'il venait d'avoir avec le maréchal Pétain n'était pas fortuite, mais avait été fixée par eux eux à l'avance, avec l'approbation des deux gouvernements, pour échanger des vues et prendre des décisions.