Les Cinq Détectives RÉSUMÉ DES PRÉCÉDENTS FEUILLETONS Constance Phips, la fille du milliardaire américain, a disparu mystérieusement le jour même de son mariage, à Paris, avec le baron de Champval. Après que la police officielle eût échoué dans ses recherches, Phips fait appel à cinq détectives privés. - Le célèbre contre-espion français qui, dès les premières années du règne de Guillaume II, ne craignit pas d'entrer en conflit personnel avec l'empereur d'Allemagne ?... Le milliardaire maintenant, était rayonnant. Le grand homme d'affaires américain avait peu de lecture; mais parmi les rares livres qui avaient fait sur lui une impression durable se trouvaient précisément les mémoires de l'inspecteur Tony, qui parurent sous forme de récits objectifs intitulés Les Drames de l'Espionnage, les Mystères de la Cour de Berlin, Vie et aventures de l'inspecteur Tony, etc. CHAPITRE XI Trois mois s'étaient écoulés depuis le jour où Reginald Phips avait reçu, dans sa villa des Narcisses, à Saint-Germain-en-Laye, les cinq concurrents de la compétition policière imaginée et instituée par lui, depuis le jour où il avait conclu ses accords définitifs avec les cinq détectives. Ce soir-là, peu avant la tombée de la nuit, une grande et forte automobile de marque anglaise roulait péniblement sur une mauvaise route espagnole toute en montées rudes, en descentes traîtresses, en tournants dangereux autant que brusques, qui serpentait, parmi des paysages d'une sauvagerie admirable, à travers un massif montagneux situé à proximité relative de Séville. Deux voyageurs, deux touristes d'allure très britannique, occupaient ce véhicule. Ils avaient fait de nombreuses haltes involontaires avant de parvenir à un col élevé, d'où l'on découvrait soudain un panorama assez vaste, capable de séduire même un globe trotter blasé sur les aspects pittoresques de notre planète. Pourtant ce n'était pas la beauté du site qui déterminait les automobilistes à stopper en cet endroit. La splendeur âpre de la montagne espagnole leur était manifestement indifférente. Celui qui ne tenait pas le volant déploya une carte et tous deux se mirent à identifier certains points de la région qui se développait sous leurs yeux. Il n'y avait qu'une seule auberge dans le pays. C'était un établissement minable, mais il avait l'honneur d'être tenu par l'alcade; au reste, le senor Alonzo Perez, le nom de ce magistrat municipal, ne manquait pas d'allure, si son hôtellerie manquait de confort... Il avait même fort grand air, l'alcade aubergiste, avec son visage à la Velazquez; et il reçut ses clients de passage en leur témoignant une politesse hautaine et digne qui contrastait étrangement avec la nauséeuse olla podrida qu'il leur servit et l'effroyable taudis où il les introduisit en disant sur un ton solennel : (A suivre.) Gabriel BERNARD.
par GABRIEL BERNARD
CHAPITRE X (Suite)
Les cinq concurrents
- Lui-même, monsieur.
- Mais on a raconté sur cet homme extraordinaire des choses fabuleuses. C'est presque un personnage de légende que l'inspecteur Tony...
- En ce qui le concerne, monsieur Phips, la légende est au-dessous de la réalité. Peu de personnes savent ce dont le génie policier de Tony était capable. Je puis dire que je suis une de ces très rares personnes. Je puis dire aussi que j'ai été son dernier collaborateur.
- Qu'est devenu l'inspecteur Tony ?... Comment se fait-il que, pendant la Grande Guerre, on n'ait plus entendu parler de lui.
- C'est peut-être, fit Léonard avec un étrange sourire, parce que c'est alors qu'il a le plus efficacement travaillé pour son pays... Mais cela, c'est un secret d'Etat qu'il m'appartient moins qu'à personne de divulguer.
-cJe croyais l'inspecteur Tony mort depuis longtemps, dit la comtesse Zitti, qui prenait manifestement un intérêt tout particulier aux dires de Léonard.
- Tony s'est retiré dans une petite propriété qu'il possède aux environs de Paris, poursuivit Léonard. Il a des goûts modestes et se considère comme étant en retraite.
Reginald Phips se frappa le front, tel un homme qui s'en veut de n'avoir point songé à une chose qui eût dû, de prime abord, s'imposer à son esprit.
- Comment se fait-il, s'exclama le milliardaire, que je n'aie pas songé à demander conseil à l'inspecteur Tony ?
- Vous croyiez donc qu'il vivait encore ? dit nerveusement la comtesse, sans doute un peu vexée de s'être montrée si mal informée en l'occurrence.
-Non, je pensais bien que l'inspecteur Tony était encore vivant. Et c'est bien pourquoi je m'en veux de n'avoir pas fait appel directement à lui. Mais aussi la disparition de Constance a fait assez de bruit pour attirer son attention... On le dit bon et généreux... Comment se fait-il qu'il n'ait pas tenté de lui-même d'entrer en relations avec moi
- Ne regrettez rien, monsieur Phips, dit Léonard. Si je suis ici pour me mettre définitivement d'accord avec vous, c'est grâce à l'inspecteur Tony...
- Plait-il ? fit le milliardaire un tant soit peu ahuri.
- C'est l'inspecteur Tony qui m'a signalé l'une des annonces... hermétiques que vous avez publiées. Il avait deviné tout de suite qu'il s'agissait de la disparition de Mlle Constance Phips. Il m'a conseillé pour la correspondance que j'ai entretenue avec vous. Enfin, voici ce qu'il m'a prié de vous remettre, monsieur Phips.
Et Léonard tendit une lettre au millionnaire, qui en prit connaissance avec l'empressement que l'on devine.
Reginald Phips lut ce qui suit :
« Présumant que mon nom n'est pas a tout à fait inconnu à M. Reginald Phips, je prends la liberté de lui dire qu'il peut se fier comme à moi-même à mon élève et collaborateur Léonard, lequel lui présentera cette attestation à la fois morale et professionnelle. »
« Signé : TONY. »
Par contre, le baron de Champval et la comtesse Flora Zitti ne semblaient pas partager la sympathie du milliardaire pour le cinquième concurrent de la compétition policière instituée par lui. Reginald Phips ayant fait allusion à l'effet produit sur lui par les mémoires du célèbre contre-espion, la belle comtesse se prit à dire :
- L'inspecteur Tony, que je m'excuse d'avoir cru rayé du nombre des vivants, est incontestablement un homme de grande envergure. Mais je me permets, en toute simplicité, de faire observer que les facultés et les talents qui sont le propre d'un spécialiste du contre-espionnage ne sont peut-être pas ceux qui doivent entrer en jeu dans le cas qui nous occupe... L'inexplicable disparition de notre Constance est une affaire d'ordre privé...
- Assurément, madame, dit Léonard avec son indéfinissable sourire qui tout à la fois inquiétait et charmait, assurément, la disparition de Mlle Constance Phips est, avant tout, une affaire privée... Mais qui peut le plus peut le moins... Oh! je ne veux pas entendre que cette disparition soit une faire facile... En principe, rien n'est facile dans notre métier. Mais j'ai eu l'honneur d'aider mon maître. Tony dans des entreprises plus complexes et, de prime abord, plus indéchiffrables encore que celle pour laquelle M. Reginald Phips veut bien faire appel à mon concours.
- Si vous trouvez que la disparition de ma femme n'est pas indéchiffrable, que vous faut-il, monsieur ? s'écria le baron de Champval.
- A l'heure actuelle, nous n'avons pas plus de données qu'au premier jour, accentua la comtesse Zitti.
- Pardon, madame, dit respectueusement Léonard, il vient de se produire au moins deux faits nouveaux qui ont probablement une importance réelle relativement au but à atteindre : c'est d'abord la fin mystérieuse de M. William Ribsley, le collaborateur de M. Reginald Phips, trouvé sans vie dans son cabinet à New-York, drame qui est parvenu à ma connaissance malgré les instructions câblées par M. Reginald Phips pour que les circonstances n'en fussent pas ébruitées... C'est ensuite la très curieuse expérience à laquelle s'est livrée la jeune Hindoue Bagadana, qui réussit à révéler la tragique aventure de M. William Ribsley dans des conditions telles que la raison seule ne suffit pas à les éclaircir complètement...
Reginald Phips, le baron et la comtesse étaient comme figés en place par la stupéfaction. Comment cet homme avait-il connaissance de faits dont la notion n'avait pu lui parvenir par des moyens normalement explicables ? Les journaux français du jour ne pouvaient, matériellement, faire mention de la mort de William Ribsley tenue secrète à New-York même. La venue de Bagadana à Saint-Germain-en-Laye avait été entourée de précautions. minutieuses. Le baron et la comtesse avaient fait tout ce qu'il fallait pour l'introduire en grand mystère dans la villa des Narcisses. En constatant la surprise effarée de ses interlocuteurs, Léonard se reprit à sourire et il dit du ton le plus naturel :
- J'ai cité ces deux faits parce que ce sont des exemples tout proches de vous et immédiatement contrôlables... Je sais encore d'autres choses intéressantes... Mais ce n'est point le moment de nous en entretenir... Ce que je tiens à vous dire dès à présent, c'est que je fais le plus grand cas des facultés spéciales que la nature a imparties à Mlle Bagadana. Je dis facultés au pluriel, car le pouvoir de cette jeune Hindoue ne se borne pas à la connaissance de la mort ou de la vie d'un individu déterminé.
Et, s'adressant particulièrement à la comtesse Flora Zitti, Léonard ajouta, en accentuant son énigmatique sourire :
- Bien que le mérite de la découverte de cet extraordinaire sujet vous revienne exclusivement, madame, vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir tout ce dont il est capable. Aussi bien, demanderai-je respectueusement à M. Reginald Phips de bien vouloir m'autoriser à assister à l'expérience que vous vous proposez de faire par l'office de Bagadana. Peut- être ma coopération permettra-t-elle d'amplifier les résultats utiles de cette expérience...
- J'allais moi-même vous prier de participer à cette expérience ! s'écria milliardaire avec élan. Puisque vous êtes si bien renseigné sur Bagadana, c'est tout indiqué...
Mais la comtesse Flora Zitti et le baron Gontran de Champval paraissaient désirer beaucoup moins vivement la présence de Léonard. C'était assez naturel. La comtesse se voyait en quelque sorte dépossédée du mérite de l'intervention de Bagadana, puisque Léonard avait l'air de connaître mieux qu'elle la jeune Hindoue; et le baron, en l'occurrence, sentait et pensait comme la comtesse.
- Je veux croire, monsieur, dit Flora Zitti, que vous avez par devers vous des moyens d'investigations autres que le recours au sujet, comme vous dites, que j'ai présenté à M. Reginald Phips... Léonard, qui souriait toujours, ne répondit pas. La comtesse reprit avec une nuance d'agressivité.
- Je ne suis pas détective... Le baron de Champval non plus... Nous avons cru prendre une initiative utile en présentant Bagadana à M. Phips, de même que lui attend des résultats positifs de la compétition entre policiers qu'il a instituée... Mais quoi que je pense de la science et de l'art du détective, j'estime qu'il ne faut pas mélanger les dons spirituels d'une Bagadana avec des procédés où ont part l'astuce et la ruse...
Léonard s'inclina, toujours souriant.
- Ce discours est très clair, dit-il, et je n'insiste pas. Je vous laisse, madame, l'exclusivité de l'emploi de Mlle Bagadana.
Reginald Phips n'était pas content. Il souhaitait, lui, que Léonard assistât à l'expérience. Mais Léonard fut irréductible, ce que voyant, la comtesse et le baron se firent plus aimables à son égard. La belle Flora Zitti s'excusa presque
- Il ne faut pas en vouloir à une femme de sa vivacité. dit-elle gracieusement, quand on la voit tenir, peut-être un peu trop, à ce qu'elle considère, à tort ou à raison, comme un mérite... Et puis, monsieur Léonard, si l'on vous permettait de vous servir de Bagadana, vous seriez vraiment avantagé par rapport à vos quatre concurrents... Et ce serait injuste... Qu'est-ce que cela peut faire, s'exclama Reginald Phips, si cela l'aide à retrouver ma fille !
- Rassurez-vous, monsieur Phips, dit l'élève de l'inspecteur Tony. Avec ou sans Bagadana, mon action sera ce qu'elle doit être.
A ce moment la sonnerie du téléphone retentit. Le milliardaire porta le récepteur à son oreille. Quand il eut écouté durant trois quatre secondes :
- On désire vous parler, monsieur Léonard, dit-il en tendant l'appareil au détective. Léonard écouta à son tour, mais beaucoup plus longtemps.
Les seuls mots que Reginald Phips, le baron et la comtesse l'entendirent prononcer avant qu'il raccrochât, furent : C'est bien... Puis s'adressant au milliardaire :
- Voilà une communication, dit-il, qui met tout le monde d'accord. Je vous demande la permission d'abréger cet entretien. J'attendais un dernier renseignement. Je l'ai. Je pars. Vous ne me reverrez probablement pas, monsieur Phips, avant que j'aie accompli la tâche pour laquelle me vous voulez faire confiance. Léonard salua très bas la comtesse, s'inclina devant le milliardaire et devant son gendre; puis il sortit rapidement.
San Francesco de la Sierra,
- Voilà bien, dit en anglais le premier celui qui ne conduisait pas l'auto, près de la cote 587, le village que je cherche... Il se nomme San-Francesco de la Sierra... Et ce qui m'intéresse doit se trouver derrière le mamelon rocheux auquel sont adossées les masures du village.
- Oui, ce doit être ainsi, approuva le second voyageur celui qui faisait office de chauffeur. Malgré l'état abominable de cette route maudite, je pense que nous pourrons avoir atteint San-Francesco de la Sierra avant la nuit. Je n'ai pas besoin de vous répéter ce dont nous sommes convenus...
- Soyez tranquille, dit l'autre, je sais mon rôle.
Et il remit la voiture en marche avec force précautions. Il faisait encore jour lorsque l'auto parvint à la misérable bourgade qui portait le nom sonore de San-Francesco de la Sierra.
Il ne venait pas souvent des automobiles dans ce village. Aussi bien, toute la population pittoresque et assez dépenaillée fut-elle bientôt rassemblée autour de l'imposante voiture. Les automobilistes s'enquirent des ressources que le pays offrait à deux voyageurs désireux, si possible, de coucher dans des lits. Comme ils parlaient assez bien l'espagnol quoiqu'ils ne fussent point, c'était visible, des sujets de Sa Majesté Alphonse XIII, les communications s'établirent aisément.
- Que mes hôtes soient les bienvenus dans la meilleure chambre de ma maison...
L'auto avait été garée dans un enclos attenant à l'auberge. Lorsque l'alcade aubergiste se fut retiré, celui des deux voyageurs qui semblait être le chef de l'expédition, autrement dit celui qui ne conduisait pas la voiture, interpella l'autre, à voix basse, en ces termes :
- Ecoutez-moi bien... Quoique notre hôtelier ne me paraisse pas entendre l'anglais, évitons de parler trop haut... Vous comprenez pourquoi, Tom...
- Je comprends, répondit Tom. Mais je n'en ai pas moins hâte de savoir pourquoi vous m'avez amené dans ce pays perdu, ou plus exactement, pourquoi vous m'avez demandé de piloter votre auto jusqu'à San Francesco de la Sierra...
- Vous allez être satisfait, Tom... Mais n'oubliez pas que ce que j'apprécie surtout en vous, c'est la qualité que mon maître Sherlock Holmes prise si haut chez son ami et confident le docteur Watson, c'est-à-dire la docilité...
- Mon idéal, dit Tom avec chaleur, est d'être pour vous ce que le docteur Watson est pour Sherlock Holmes...
Cette conversation révélatrice suffit à renseigner le lecteur sur la personnalité du compagnon du dénommé Tom: chef de cette mystérieuse expédition dans une région quasi désertique de la péninsule ibérique, c'était le détective Bob, le premier concurrent reçu par Reginald Phips, l'élève de Sherlock Holmes. Et, de même que Sherlock Holmes, dans ses multiples enquêtes, fut toujours flanqué d'un certain docteur Watson destiné à lui servir de repoussoir (parce que notoirement disgrâcié sous le rapport de la subtilité d'esprit) et d'aide (parce que docile et dévoué), de même Bob, désireux d'imiter Sherlock Holmes en tout, s'était adjoint le nommé Tom, toujours béant d'admiration devant son chef de file... Or, de même que la naïveté du docteur Watson n'a jamais préjudicié aux capacités supérieures de Sherlock Holmes, de même la simplicité du brave garçon joufflu et blond filasse qui répondait au nom de Tom ne signifie pas que Bob fût sans talent.
- Si je vous ai fait venir avec moi à San Francesco de la Sierra, bourgade espagnole dont us ignoriez encore le nom ce matin, c'est parce que, tout près de San-Francesco de la Sierra, il y a un couvent...
-Je ne comprends pas, fit Tom.
Le contraire m'eût étonné, dit Bob, mais cela n'a aucune importance... Je continue....
- Je suis tout oreilles...
| 30 août 1925 |









































































