Les Cinq Détectives
par GABRIEL BERNARD
CHAPITRE X (Suite)
Les cinq concurrents
RÉSUMÉ DES PRÉCÉDENTS FEUILLETONS Constance Phips, la fille du milliardaire américain, a épousé à la Madeleine le baron Gontran de Champval. Or, au moment où tous les invités se trouvent réunis au Mundial Palace », loué tout entier pour la circonstance, on s'aperçoit que la jeune mariée a disparu mystérieusement. C'est en vain qu'on la cherche partout. Des jours se passent. La police ne trouve rien. Réginald Phips se retire à Saint-Germain et, ayant fait appel à la police privée, donne rendez-vous à cinq détectives qui se sont engagés à tout faire pour retrouver la disparue. Le premier est un élève de Sherlock Holmès. Le second de M. Lecoq.
« Madame, messieurs, j'ai l'honneur de vous présenter mes devoirs... « Et Jonas se retira.
Au cours de son entrevue avec le milliardaire, dont l'essentiel seul est rapporté ici, il avait, de même que Bob, signé son accord définitif avec le Roi des Dynamos.
Le troisième détective reçu par Reginald Phips toujours en présence du baron de Champval et de la comtesse Zitti, était un véritable athlète. Néanmoins sa carrure imposante était exempte de lourdeur.
Scipion, ainsi se nommait le personnage, arborait un visage énergique, voire même assez dur, éclairé par des yeux bleu pâle aux reflets d'acier et barré par une rude moustache coupée à l'américaine.
Son costume était celui d'un voyageur sportit à tendances excentriques : veston quadrillé à plis et à poches multiples; culotte courte, emprisonnée dans des leggins. Un étrange chapeau panama à ruban versicolore constituait sa coiffure. Il l'ôta parce qu'il y avait une dame; mais, d'évidence, le dénommé Scipion ne se découvrait qu'à la dernière extrémité. Par contre, la pipe qu'il fumait sans discontinuer ne quitta pas ses dents, ce qui ne fut pas sans scandaliser un peu la comtesse Flora Zitti. Le baron prévint une observation qu'elle allait faire en la priant, à voix basse, de laisser l'homme se manifester sans contrainte. Scipion répondit par monosyllabes ou par phrases très courtes au questionnaire de Reginald Phips. D'évidence, son aspect abrupt et son ton rogue ne déplaisaient pas au milliardaire.
Des trois concurrents qui s'étaient présentés jusqu'alors, Scipion était manifestement celui qui inspirait le plus de confiance au père de Constance. Sa brutalité et sa précision tout américaines, l'impression de vigueur et de volonté qui se dégageait de sa personne : tout cela agréait au businessman autant que cela irritait le baron et la comtesse. Enfin, après la conclusion de l'accord, Reginald Phips en vint à poser au troisième concurrent la question qui l'angoissait, à savoir si Constance vivait encore.
- Je n'en sais rien, répondit Scipion. Mais je le saurai bientôt.
- Alors, haleta le milliardaire, vous croyez possible qu'on l'ait tuée ?...
- Tout est possible.
Cette fois, la comtesse Zitti ne put se contenir.
- Vous oubliez sans doute, monsieur, dit-elle, que vous parlez à un père dont le cœur est ulcéré.
- Qui est cette dame ? demanda froidement Scipion à Reginald Phips en désignant la comtesse de la main.
- La meilleure amie de ma fille...
- Vous avez tort, monsieur Phips, de mêler les femmes à des affaires de ce genre.
- Monsieur...
- Vous préférez, sans doute, que je vous affirme que votre fille est vivante, alors que je n'en sais rien... Ces fantaisies ne sont pas dans mon caractère. Je ne connais que les faits, moi... Mon maître Nick Carter m'a appris que cela seul compte...
- Ah! vous êtes élève de Nick Carter ?...
- Oui, j'ai travaillé avec ce célèbre détective américain...
- Ce n'est donc pas un personnage de roman ?
Scipion regarda Reginald Phips avec une expression de mépris impossible à rendre. Il ne prononça pas un mot de plus, mit son panama sur son chef, tira de sa pipe une énorme bouffée de fumée âcre et s'en alla. Quelle brute s'écria la comtesse lorsque la porte se fut refermée sur le sieur Scipion. Mystère de la mentalité d'un milliardaire américain, Reginald Phips, en dépit de son émoi, ne paraissait pas en vouloir le moins du monde à ce personnage dénué de vernis social.
Il prit même la peine d'expliquer longuement à son gendre et à la comtesse Flora qu'il ne détestait pas les hommes qui ne s'embarrassent pas de raffinements verbaux.
- Tout de même, protesta la comtesse, ce butor vous a porté un coup cruel en admettant si aisément l'hypothèse tragique qui vous tourmente...
- Pardon, chère amie, dit Reginald Phips, mais ne m'avez-vous pas demandé vous-même d'accepter le principe d'une expérience de Mlle Bagadana ?...
- Certes, et j'insisterai encore dans ce sens... Mais moi, monsieur Phips, c'est parce que j'attends de cette expérience une certitude consolatrice et encourageante....
Le milliardaire regarda fixement la belle comtesse Zitti.
- Pour me parler ainsi, dit-il lentement, il faut que vous ayez déjà tenté cette expérience...
L'attitude de la comtesse décela un certain trouble.
- C'est vrai, dit-elle enfin. J'ai interrogé Bagadana...
- Pourquoi ne me l'avoir pas dit tout de suite ? s'exclama Reginald Phips.
- Parce que je redoutais votre incrédulité... Et, d'ailleurs, je veux que Bagadana répète devant vous l'expérience qui nous a comblés de joie, le baron et moi... Je veux que Bagadana fasse devant vous, à propos de Constance, une expérience qui vous mette autant d'espoir au cœur que sa révélation de la fin de William Ribsley vous a causé de tragique stupéfaction...
Ce fut sur ces entrefaites que le valet chargé d'introduire les concurrents, annonça le quatrième détective,
- M. Valentin.
Reginald Phips vit entrer dans son cabinet un petit bonhomme rigolo et tout rond. M. Valentin était un personnage franchement comique. Aussi bien, pour les mêmes raisons qui avaient fait considérer favorablement le rébarbatif Scipion par Reginald Phips, le nouveau venu déplut-il à première vue au milliardaire. Ce concurrent ne lui parut pas sérieux. Il faut dire aussi qu'avec sa face de pleine lune qui riait toujours, ses mains potelées et frétillantes, sa mise voyante et désuète redingote ornée d'un gardénia à la boutonnière, gilet fantaisie, pantalon clair à rayures, guêtres blanches, chapeau haut de forme, M. Valentin ressemblait plus à un personnage de sketch de music-hall qu'à un individu dont la profession consiste à résoudre des problèmes d'ordre policier, susceptibles de l'induire à risquer sa vie dans de périlleuses aventures. Et, par-dessus le marché, M. Valentin était affligé d'un accent méridional si prononcé qu'il colorait de burlesque ses propos les plus graves. Bref, la première impression produite par lui sur Reginald Phips fut déplorable. Et le milliardaire ne fit même aucun effort pour la dissimuler, cependant qu'il adressait à M. Valentin les interrogations figurant au questionnaire dont il s'était servi pour prendre contact avec les précédents concurrents. Mais M. Valentin ne semblait pas s'émouvoir du ton de moins en moins engageant de son interlocuteur.
- En vérité, dit à un certain moment Reginald Phips avec une moue dédaigneuse, vous espérez arriver à un résultat...
- Si je l'espère ! s'exclama M. Valentin. Dites que j'en suis sûr, monsieur Phips... Je vois bien que vous ne me croyez pas, mais cela n'a aucune importance... Je vous donne rendez-vous au poteau d'arrivée, c'est-à-dire le jour où je vous ramènerai Mlle Constance... « Evidemment... Evidemment, j'ai l'air de vous raconter des blagues... Et puis, mes manières n'ont rien d'Américain... Ça n'a pas d'importance non plus... « Vous êtes un peu empoté comme beaucoup de vos compatriotes... Mais, je m'y connais, vous êtes un brave homme dans le fond... Et quand bien même vous posez au type impassible, vous avez le cœur gros... Autrement dit, vous vous faites un sang de canard en pensant aux aventures épouvantables qui ont pu arriver à votre pitchounette... «Eh bien moi, je vous dis, monsieur Phips, qu'il ne faut pas vous en faire... On vous la rendra saine et sauve, votre petite... »
A mesure que M. Valentin parlait, Reginald Phips sentait sa prévention diminuer. C'est qu'en dépit de ses allures frisant le burlesque, il émanait de l'extraordinaire petit homme une sorte de magnétisme persuasif. Insensiblement le milliardaire se laissait prendre à la faconde imagée du détective qui lui avait, de prime abord, si fort déplu. De fait, l'extérieur comique et les façons fantaisistes du personnage n'étaient qu'une apparence déroutante qui dissimulaient une individualité forte, riche en ressources intellectuelles et morales diverses.
Bref, M. Valentin sortit du cabinet de Reginald Phips ayant fait la conquête du milliardaire, dont il avait véritablement retourné les dispositions. Par contre, le baron de Champval et la comtesse Flora Zitti semblaient défavorablement impressionnés par le petit homme. Ils se récrièrent même lorsque, M. Valentin étant parti, Reginald Phips entreprit de leur décrire l'évolution de son opinion touchant le détective méridional, ou, plus exactement, provençal, car l'accent de l'individu prouvait qu'il était natif de ce territoire ensoleillé sur lequel. jadis, régnait le bon roi René.
La comtesse alla même jusqu'à dire :
- Je crois, cher monsieur Phips, que vous auriez pu vous dispenser de faire affaire avec celui-là...
- C'est un proche parent de Tartarin de Tarascon surenchérit Gontran de Champval.
Mais quand le Roi des Dynamos avait pris une décision, même dans le domaine des sentiments, il se butait volontiers.
- Je crois, au contraire, dit-il, que cet homme vaut mieux que son aspect.
Et il donna l'ordre d'introduire le cinquième et dernier concurrent.
L'homme qui entra ne ressemblait en aucune manière aux quatre précédents, lesquels, d'ailleurs, ne se ressemblaient pas entre eux. Une tête de caractère rappelant un peu Bonaparte jeune. Bien pris dans sa taille moyenne. Le visage soigneusement rasé. Les cheveux bruns. Le regard profond. La bouche bien dessinée. Ni lorgnon, ni lunettes, ni monocle. Très gentleman, quoique sans affectation, le nouveau était vêtu d'un complet veston de teinte neutre, d'une sobre élégance. Il tenait dans sa main gantée un chapeau de feutre non assorti à la couleur de son vêtement. Cet homme avait, au plus, trente ans. y avait dans sa physionomie quelque chose d'irrésistiblement dominateur, aussi quelque chose de très doux. Il s'assit avec l'aisance d'un homme du monde sur le siège que lui indiqua Reginald Phips et attendit que celui-ci lui adressât la parole.
- Monsieur Léonard, n'est-ce pas ? dit le milliardaire avec nuance de déférence, car il subissait sans s'en rendre compte l'autorité personnelle qui émanait du visiteur.
- Oui, Léonard, dit le cinquième concurrent. C'est mon nom de guerre ou, si vous préférez, le sobriquet par lequel je désire être désigné. Je prie les personnes qui ont recours à mes services de ne pas chercher à connaître ma véritable identité.
Bob, Jonas, Scipion et Valentin étaient aussi des surnoms; mais leurs possesseurs avaient décliné leurs véritables noms et prénoms dans la correspondance préalable qu'ils avaient échangée avec Reginald Phips.
- Je vois, en effet, dit le milliardaire en compulsant le dossier du détective Léonard, que votre correspondance décèle une réserve singulière en ce qui touche vos antécédents... Je lis dans votre lettre la plus récente cette phrase qui vous fait une obligation de vous expliquer clairement aujourd'hui : « Quand je serai mis en votre présence, « monsieur Phips, je vous donnerai une « référence qui, je me plais à le croire, « vous édifiera sur ce que vous pouvez « attendre de moi. »
- Vous êtes en ma présence, monsieur Léonard. J'attends la communication décisive que vous m'avez annoncée...
- « Décisive », monsieur, est un bien grand mot pour qualifier une chose simple et naturelle. Je voulais tout bonnement vous dire que j'ai été l'élève et le collaborateur de l'inspecteur Tony...
Gabriel BERNARD.
(A suivre.)