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La Presse - 16 août 1925

La Presse 1925 08 16 art 02 conte Roucoulade et Bouillasse

La Presse 1925 08 16 Page 02

LES CONTES DE LA "PRESSE
Le Moyen de parvenir

Zéphirin Bouillasse avait été condamné à mort pour avoir étranglé et coupé en petits morceaux sa femme qui, comme il rentrait ivre, un soir, au domicile conjugal, lui avait refusé un verre de rhum.
Petite cause, grands effets.
- J'avoue que j'ai été un peu vif, expliqua-t-il en cour d'assises.
Ce regret tardif ne lui attira pas le bénéfice des circonstances atténuantes. Le jour de l'expiation approchait. La veille de l'aube fatale, l'avocat du condamné vint le trouver dans sa cellule et eut avec son client une conversation mystérieuse.
- Voulez-vous gagner vingt mille francs, Bouillasse ? lui demanda-t-il.
- Que voulez-vous que j'en fasse à présent? rétorqua, non sans logique, le meurtrier. A moins que ce ne soit pour m'offrir un bel enterrement avec des «canassons» empanachés et des croque-morts en haut de forme....
- Mon ami, pensez à vos héritiers, à ce petit-neveu entre autres, pour lequel vous avez gardé une certaine affection.
- Oui... et alors?
- Cet enfant n'est pas riche. Vingt mille francs lui permettraient de s'établir, de rester honnête, de bénir votre mémoire...
Bouillasse s'attendrit presque à cette évocation; l'avocat poursuivit, persuasif:
- Votre neveu reconnaissant entretiendra votre tombe... Vous aurez racheté en partie votre crime par un acte de bonté...
- Vingt mille francs? Moi, je veux bien. Mais vous croyez que la Faculté de médecine voudra se payer ma tête à ce prix-là ?
- Il ne s'agit pas de votre tête.
- Hélas! si... Mais expliquez-vous.
- Vous comprendrez quand je vous aurai communiqué l'extraordinaire proposition qui vous est faite.
Et l'avocat exposa la combinaison mirifique qui devait assurer à Bouillasse. ou plutôt à son héritier, la coquette somme de vingt mille francs. A mesure que parlait l'avocat, le condamné à mort, malgré les angoisses du lendemain, souriait. Puis, après avoir réfléchi quelques instants:
- Topez là, s'écria-t-il, je marche. Entendu !
Le lendemain, au petit jour. le procureur de la République, le juge d'instruction, le médecin légiste, l'aumônier et quelques journalistes, pénétraient solennellement dans la cellule de Bouillasse, et le premier de ces messieurs prononça les paroles traditionnelles :
- Bouillasse, votre pourvoi est rejeté. Ayez du courage!
- J'en aurai, dit le condamné.
Avant la funèbre toilette, le procureur de la République demanda au condamné, selon la coutume, ce qu'il désirait comme dernière faveur.
Un verre de rhum ?... Une cigarette ?...
Bouillasse repoussa l'alcool et le tabac et dit, au milieu du silence tragique qui planait:
- Je ne demande qu'une chose.
- Quoi donc ? s'empressa le magistrat.
D'une voix forte, Bouillasse déclara:
- Relire un passage du roman qui m'a tant intéressé "Le Feu qui glace", de Sylvain Roucoulade.
Le procureur de la République écarquilla les yeux, les autres personnalités demeurèrent coites. Quant au gardien chef, il avait laissé choir d'ahurissement son trouseau de clefs.
Enfin, le magistrat, se ressaisissant. balbutia « Mais... mon an... je ne sais pas... je ne peux pas... c'est invraisemblable. »
Mais l'avocat le tira d'embarras :
- Connaissant les goûts littéraires de mon client, je pressentais son dernier vœu j'ai apporté Le Feu qui glace. Il sortit de sa serviette le livre demandé. Bouillasse le prit et, simulant le ravissement, en lut quelques passages à haute voix, sans se soucier de l'hébétude qui gagnait les témoins de cette scène.
- Parfait ! dit Bouillasse en refermant le livre, au bout de cinq minutes. Maintenant, je puis mourir tranquille. Et, d'un pas ferme, il s'achemina vers la guillotine.
La foule était dense autour de l'échafaud. Bouillasse cria à diverses reprises :
- Le Feu qui glace est vraiment un livre épatant!
Le bourreau jeta le condamné sur la bascule :
- Epatant, reprit Bouillasse, la tète dans la lunette.
Un déclic... le couperet tomba. Justice était faite.
Mais déjà le bourreau, laissant là ses aides, avait pris le pas de course vers la librairie la plus proche.
Il était suivi des magistrats, de l'aumônier, des gardiens de prison et d'une foule de gens qui avaient entendu les dernières paroles du condamné. Le libraire, réveillé en sursaut, dut se lever, malgré l'heure matinale, pour satisfaire ses clients. Il ne resta bientôt plus, dans la boutique, un seul exemplaire du Feu qui glace.
Le lendemain, les journaux du monde entier relatèrent les circonstances étranges de cette exécution. Le nom de Sylvain Roucoulade et le titre de son roman volèrent sur toutes les lèvres. L'éditeur fut littéralement assailli de commandes. Le tirage dépassa bientôt cinq cent mille exemplaires.
On s'arracha le roman sur les boulevards et il fut traduit en huit langues. Tout le monde voulait lire cette œuvre, suprême pensée et dernier désir d'un condamné à mort.
C'est ainsi que Sylvain Roucoulade, auteur malin qui n'avait ni plus ni moins de talent qu'un autre, devint le romancier en vogue et réalisa une rapide fortune, grâce à l'appui d'un avocat complaisant qui avait su circonvenir habilement un condamné à mort.

André CHARPENTIER.

André Charpentier 

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