Les Cinq Détectives
par GABRIEL BERNARD
CHAPITRE X
Les cinq concurrents
RÉSUMÉ DES PRÉCÉDENTS FEUILLETONS Constance Phips, la fille du milliardaire américain, a épousé à la Madeleine le baron Gontran de Champval. Or, au moment où tous les invités se trouvent réunis au « Mundial Palace », loué tout entier pour la circonstance, on s'aperçoit que la jeune mariée a disparu mystérieusement. C'est en vain qu'on la cherche partout. Des jours se passent. La police ne trouve rien. Réginald Phips se retire à Saint-Germain et, ayant fait appel à la police privée, donne rendez-vous à cinq détectives qui se sont engagés à tout faire pour retrouver la disparue.
Ainsi qu'il a été dit au cours d'un précédent chapitre, la villa des Narcisses, résidence du Roi des Dynamos à Saint-Germain-en-Laye, était une habitation, somptueuse et vaste, on peut même dire princière.
Aussi bien, le personnel supérieurement stylé de cette opulente maison avait-il put introduire chacun des concurrents dans une pièce où il fût seul. Reginald Phips avait jugé à propos de prendre contact le même jour avec ses cinq hommes ; mais il estimait raisonnablement que les compétiteurs pouvaient avoir des motifs sérieux pour ne pas souhaiter d'être mis en rapports les uns avec les autres.
Le milliardaire compulsa durant quelques minutes les cinq dossiers qu'il avait fait établir et que Sam Quickson avait posés sur son bureau.
Le baron et la comtesse comprenaient que, bien qu'il les eût priés d'être présents, Reginald Phips ne pourrait qu'être importuné par des questions. Ils se taisaient donc, et, de fait, le père de Constance appréciait le tact dont son gendre et son amie faisaient preuve en gardant le silence. Enfin, Reginald Phips se redressa brusquement et appuya sur un bouton électrique.
Un domestique parut.
Faites entrer M. Bob, commanda le milliardaire.
Quelques secondes s'écoulèrent, puis la porte se rouvrit pour livrer passage au premier concurrent. L'homme qui entra était grand, ou plutôt long. Visage en lame de couteau, entièrement rasé, nez aquilin, bouche sarcastique, l'allure britannique, il portait monocle. Il était vêtu d'un complet gris clair sortant manifestement de chez un bon faiseur de Londres. Il tenait à la main une casquette anglaise, des bottes fauves très confortables, chaussaient ses grands pieds. Il marquait entre vingt-cinq et trente- cinq ans.
Entre Reginald Phips et son visiteur il n'y eut nul préambule protocolaire. Le père de Constance alla tout de suite au fait, en businessman américain, et son interlocuteur se montra aussi sobre de courtoisie superflue.
- C'est vous, dit le milliardaire, qui vous réclamez de ce titre étrange d'"élève de Sherlock Holmes".
- Oui, monsieur.
- Est-ce une simple fantaisie, ou bien prétendez-vous faire entendre que vous appliquez effectivement les méthodes du héros imaginé par le romancier anglais Conan Doyle ?
- Ce n'est ni ceci, ni cela, monsieur.
-vAlors ?
- Sir Conan Doyle n'a pas inventé son héros Sherlock Holmes. Il l'a pris dans la vie réelle. Sherlock Holmes existe et je le connais. Je l'ai fréquenté. Il me témoigne de l'amitié et je puis me dire son élève, son unique élève. Son grand âge ne lui permet plus d'exercer pratiquement cette profession de détective qu'il a renouvelée grâce à ses dons prodigieux, grâce aussi à la doctrine scientifique qui est à la base de sa méthode. Cette doctrine et cette méthode, je suis seul à les connaître....
- Pourtant sir Conan Doyle...
- Sir Conan Doyle fait de la littérature... Sherlock Holmes et moi, nous faisons de la police. D'ailleurs, ce serait une erreur de croire que Sherlock Holmes soit absolument satisfait des romans où sir Conan Doyle l'a mis en scène. Ces messieurs sont même, depuis assez longtemps, sinon en froid, du moins en relations espacées... « Mais qu'importe tout cela, monsieur Phips ?... Ce qui importe, c'est que je viens vous voir ayant étudié à fond, avec mon maître Sherlock Holmes, le dossier de la disparition de miss Constance, et que je suis prêt à me mettre en campagne avec la certitude de réussir.
L'homme parlait sans jactance, mais avec une netteté qui impressionna le milliardaire.
- Vous dites que vous avez la certitude de réussir. Entendez-vous par là que vous vous faites fort de retrouver ma fille et... et que Constance est vivante ?...
La voix de Reginald Phips tremblait imperceptiblement pendant qu'il prononçait ces derniers mots.
- Je vous pric, monsieur Phips, répondit l'autre, de ne pas m'interroger sur le détail de ce que j'ai l'intention de faire ; mais je ne vois aucun inconvénient à vous dire que si je n'avais pas la conviction que miss Constance Phips fût vivante, je n'aurais point engagé avec vous les pourparlers qui aboutissent aujourd'hui et surtout, je n'aurais pas consenti entrer en concurrence avec les quatre confrères qui ont, comme moi, accepté vos offres.
Le reste de l'entrevue fut occupé par la mise au point et la conclusion d'un accord en bonne et due forme.
Le baron de Champval et la comtesse Zitti n'ayant pu se contenir et ayant voulu poser des questions au détective Bob, celui-ci se borna à leur dire :
- J'aurais pu, madame et monsieur, prier M. Reginald Phips de me recevoir en tête-à-tête. J'ai accepté de causer avec lui en votre présence. Ne me demandez rien de plus. S'il est utile à mon entreprise que j'interroge Mme la comtesse Zitti et M. le baron de Champval, je ne manquerai pas de le faire en temps utile... Madame, messieurs, j'ai bien l'honneur de vous saluer.
Et le détective Bob se retira sans plus de façons, laissant le baron et la comtesse assez décontenancés par son attitude à leur égard. Mais Reginald Phips sentait son cœur de père renaître à l'espoir.
Le deuxième concurrent fut introduit.
II formait avec le précédent un contraste absolu. C'était un petit homme menu à barbiche noire, l'air d'un petit fonctionnaire appartenant à une administration dénuée de prestige. Maigrichon, le nez pointu, la taille au-dessous de la moyenne, vécu d'une redingote trop ample, le personnage avait assez piètre allure.
Et le melon démodé qu'il tenait à la main, pas plus que les bottines à boutons qui le chaussaient mal, ne rehaussait le ton de la physionomie du nouveau venu. Mais si, faisant abstraction de cet ensemble plutôt médiocre, on considérait les yeux de cet homme, l'impression était tout autre. Le regard de ces yeux était d'une vivacité et d'une pénétration telles que les teintés des lunettes à monture d'écaille qui chevauchaient l'appendice nasal du quidam n'empêchaient point ce regard de s'imposer jusqu'à l'obsession. L'homme était sans âge appréciable. On eût pu lui attribuer aussi vraisemblablement cinquante ans que trente.
- Dans votre correspondance, monsieur Jonas, lui dit Reginald Phips, vous vous êtes réclamé, répondant à ma question sur vos origines, du titre d'élève de M. Lecoq... Un de vos concurrents s'est réclamé du titre d'élève de Sherlock Holmes. Je serais curieux de savoir si c'est pour des raisons semblables aux siennes que vous. vous prétendez le disciple du héros de Gaboriau...
- Peuh fit Jonas avec une nuance de dédain. Mon honorable confrère Bob vous a sans doute raconté que sir Conan Doyle n'a pas inventé Sherlock Holmes, que celui-ci existe et que lui, Bob, est son unique confident... Je suis trop bon confrère pour m'inscrire en faux contre cette association d'un homme qui travaille dans la même partie que moi.
«En ce qui concerne M. Lecoq, je vous avoue que je ne sais pas si le romancier français Gaboriau l'a inventé de toutes pièces ou s'il a connu quelqu'un qui lui servit de modèle. Mais ce que je sais bien, c'est que si Gaboriau n'avait pas publié dans le Petit Journal et en librairie les romans qui l'ont rendu célèbre et dont le héros est le policier Lecoq, Sherlock Holmes n'aurait jamais vu le jour... « Tout cela, monsieur Phips, est sans aucune portée en ce qui concerne l'affaire qui nous met en présence.
« Que j'applique ou que je n'applique pas les méthodes de M. Lecoq, que M. Lecoq soit un être imaginaire ou un personnage réel, peu importe ...
« Ce qui importe, n'est-ce pas ? c'est que je retrouve Mlle Constance Phips et que je vous la ramène...
- Puis-je vous demander, monsieur Jonas, dit alors la comtesse Flora Zitti, quelle est votre hypothèse en ce qui concerne le sort de cette chère enfant dont la disparition nous a plongés dans le désarroi douloureux où vous nous voyez ?...
Apparemment, Jonas ne posait pas comme Bob à l'homme impénétrable.
- Si j'avais fait une hypothèse, madame, répondit-il, je vous l'exposerais volontiers, mais... je n'en ai fait aucune.
Pourtant, monsieur, intervint le baron de Champval, vous n'êtes pas sans avoir un plan, des directives.
- Assurément, mais permettez-moi jusqu'à nouvel ordre de les garder pour moi...
A ce moment, Reginald Phips ne résista pas au désir qui le tenaillait de poser à Jonas la question qu'il avait posée à Bob.
-Pensez-vous que ma fille vive encore ? interrogea-t-il d'une voix étranglée.
Une flamme plus vive passa dans le regard de Jonas. Si je ne le pensais pas, monsieur Phips, fit-il avec assurance, je ne me serais pas mis en rapports avec vous, je n'aurais pas accepté de prendre part à une compétition périlleuse matériellement et moralement... « Si j'étais persuadé que votre fille eût cessé de vivre, je vous l'aurais dit loyalement... C'eût été d'honnêteté élémentaire... « Oh ! je sais bien que certains de mes confrères tiennent pour négligeable le point de vue sentimental... C'est, à mon sens, cruel et inintelligent... En l'occurrence surtout, puisque c'est une raison de pur sentiment qui détermine votre initiative...
(A suivre.) Gabriel BERNARD.