|
VILLEGIATURES...  Pour voyager à peu de frais
Parce que le thermomètre a atteint une cote dont le cours du veau pourra, à bon droit, se montrer jaloux, les Parisiens gagnent Trucville ou Mont-en-Machin, où il fera bien certainement plus chaud qu'à Paris. C'est la mode. Au surplus, la menace des cousins de province qui ont projeté d'aller visiter les Arts décoratifs (on aurait dû les appeler décorateurs pour tous les citoyens qui vont en sortir décorés), cette menace a hâté le départ des uns et décidera du départ des autres. Et, plus que jamais, les gares connaissent cette affluence qui constitue, chaque année, le cas de force majeure invoqué par les compagnies de chemins de fer pour justifier la crise des transports qui sévit de mai à octobre (la neige et le brouillard leur permettant d'expliquer celle qui sévit d'octobre à mai). Une fois de plus, et pour mieux dire, un million de fois de plus, nous entendons journellement les Parisiens déprimés par dix mois de galère, récriminer contre l'augmentation des tarifs de transport. L'hôtelier, le restaurateur, du moins, vous attendent sur le seuil de leur repaire, vous saluent humblement, s'inquiètent de l'état de votre santé, vous font conduire à la chambre que vous avez retenue, caressent amicalement la joue de votre dernier-né, vous témoignent, enfin, de la considération avec laquelle ils ont l'honneur de se dire vos très dévoués serviteurs. Mais avez-vous jamais vu, Parisiens mes amis, si vous n'avez été ni ministre, ni nonce du pape, avez-vous jamais vu un de ces messieurs du conseil d'administration du réseau de l'Etat ou de la compagnie P.-L.-M., avez-vous jamais vu, même, le chef de gare de Saint-Lazare se précipiter au-devant de vous, prendre votre valise et vous escorter jusqu'à la C10 fy qui doit vous porter sauf accident -à Trucville ou à Mont-en- Machin? Aussi bien, devant le manque de fact des compagnies, avons-nous jué utile d'instruire les Parisiens prêts à l'exode, des moyens de voyager à peu de frais.
Débarrassé de ses malles qu'il aura, pour qu'elles arrivent plus sûrement et plus vite, expédiées en petite vitesse, le voyageur débrouillard accédera au trottoir de départ au moyen d'un billet de quai. Il ne lui restera plus, dès lors, qu'à éviter le contrôleur des trains. S'il veut bien se tenir debout à l'extrémité d'un couloir les portières étant ouvertes en raison de la chaleur il pourra toujours, d'un coup de coude, précipiter le contrôleur sur la voie en lui disant aimablement : « Après vous, monsieur, s'il vous plaît. » Mais ce moyen manque d'élégance et ne va pas sans danger. Aussi bien il en est d'autres. Se barricader dans les W.-C., se coucher sous une banquette, s'installer à cheval sur un tampon, se blottir entre les tringles de la timonerie, sont des procédés à peu près sûrs. Toutefois, ils obligent le voyageur à une acrobatie sans agrément et à quoi, s'il n'est pas pressé, il peut facilement se soustraire. Les contrôleurs ayant accoutumé de se promener au long du train avant le départ et de descendre sur le quai pendant le stationnement dans les gares du parcours, il ne s'agit, pour couper à leurs indiscrétions, que de monter dans un train non agrémenté de ces messieurs. L'un d'eux surgit-il en cours de route? Il n'y a qu'à quitter le train et à attendre le suivant. Ainsi le «brûleur de dur» atteindra-t-il sans dommage le terminus. Quant à sortir de la gare, ce n'est plus que jeu d'enfant. Présentez- vous à l'agent chargé de recueillir les billets et dites-lui en fronçant les sourcils : Dites donc, mon ami, un peu plus de tenue, s'il vous plaît. Ou encore ceci : « Voulez-vous vous coiffer comme il faut, jeune homme? » Si le truc est usé, prononcez l'une des formules suivantes : « Ingénieur de l'exploitation », ou Préfecture de police », ou, simplement, si vous êtes mal mis: « Alors, ça va, mon vieux? » Si, enfin, vous êtes accompagné par un ami qui a voyagé dans vos conditions, poussez-le ostensiblement devant vous et dites, du ton le plus tranquille : « Monsieur est avec moi. Non seulement l'agent chargé de la sortie ne se permettra point de question indiscrète, mais encore, s'il est poli, il rectifiera la position et saluera avec respect. Ces « tuyaux », nous nous sommes fait un plaisir de les donner aux lecteurs de Paris-Soir, assuré à l'avance d'une discrétion qu'ils jugeront indispensable.
Noré BRUNEL.
  
|